Au pluriel !

Dans le débat public, les mots comptent. Ils façonnent les représentations, orientent les imaginaires et, parfois, enferment des réalités complexes dans des catégories trop simples. En matière d’énergie, cette question du vocabulaire est loin d’être anodine.

Nous parlons naturellement des énergies fossiles. Charbon, pétrole, gaz : trois ressources différentes, trois histoires industrielles, trois usages dominants.

Nous parlons aussi des énergies renouvelables. Solaire, éolien, hydraulique, géothermie, biomasse : une famille vaste, diverse, parfois complémentaire, parfois concurrente.

Mais lorsqu’il s’agit du nucléaire, une curieuse singularité s’impose : on parle presque toujours de l’énergie nucléaire, au singulier. Comme s’il n’existait qu’une seule manière de produire de l’énergie avec l’atome.

Ce singulier n’est pas seulement une simplification linguistique. Il est devenu, avec le temps, une simplification intellectuelle. Et peut-être est-il temps d’en sortir.

Le piège du singulier

Dire l’énergie nucléaire, c’est implicitement suggérer qu’il n’existe qu’une seule technologie nucléaire.

Dans l’imaginaire collectif européen, cette technologie a un visage bien précis : celui du réacteur à eau pressurisée (REP). Un grand réacteur de plusieurs gigawatts thermiques, refroidi à l’eau, utilisant de l’uranium sous forme de pastilles solides enfermées dans des crayons combustibles.

Ce modèle s’est imposé dans les années 1970 et 1980 pour d’excellentes raisons industrielles : maturité technologique, standardisation, sécurité démontrée, capacité à produire massivement de l’électricité.

Mais il n’a jamais été la seule manière d’exploiter l’énergie nucléaire.

Le singulier efface cette diversité. Il donne l’impression qu’il n’existe qu’une trajectoire technologique, qu’un seul type de réacteur, qu’une seule évolution possible. Or l’histoire du nucléaire raconte exactement l’inverse.

Une diversité technologique oubliée

Depuis les débuts du nucléaire civil, des dizaines de concepts de réacteurs ont été imaginés, expérimentés ou exploités.

Certains utilisent l’eau comme caloporteur, d’autres le sodium liquide, l’hélium, le plomb ou des sels fondus.

Certains fonctionnent avec des combustibles solides, d’autres avec des combustibles liquides.

Certains sont conçus pour produire uniquement de l’électricité ; d’autres pour fournir de la chaleur industrielle ou urbaine, de l’hydrogène ou même des carburants de synthèse.

Il existe des réacteurs rapides capables de valoriser bien davantage l’énergie contenue dans l’uranium.
Il existe des cycles au thorium.
Il existe des réacteurs modulaires de petite taille.
Il existe des réacteurs à haute température capables d’alimenter des procédés industriels.

Et il existe, bien sûr, des réacteurs à sels fondus qui proposent une approche radicalement différente du combustible et du fonctionnement du cœur. Rien que dans cette famille, regardez toute la diversité de concepts proposés entre 1952 et 2005 :

Cette pluralité n’est pas une curiosité académique. Elle représente un espace d’innovation technologique comparable à celui des renouvelables. Dire les énergies nucléaires, c’est simplement reconnaître cette réalité.

Des marchés multiples

Le singulier entretient aussi une autre idée implicite : que le nucléaire ne sert qu’à produire de l’électricité.

Historiquement, c’est vrai. Les programmes nucléaires civils ont été construits autour de la production électrique centralisée, mais l’électricité ne représente qu’une partie des besoins énergétiques mondiaux.

L’industrie lourde consomme d’immenses quantités de chaleur à haute température.
La production d’hydrogène nécessite de grandes quantités d’énergie.
La fabrication de carburants synthétiques pourrait devenir un pilier de la décarbonation de la mobilité lourde (en particulier maritime et aérienne).

Certaines technologies nucléaires pourraient jouer un rôle déterminant.

Des réacteurs à haute température peuvent fournir de la chaleur industrielle.
Des systèmes nucléaires peuvent alimenter des électrolyseurs pour produire de l’hydrogène bas-carbone.
D’autres pourraient produire directement de la chaleur pour des procédés chimiques.
Des réacteurs peuvent être adaptés pour propulser les grands navires.

Dans ce paysage, le nucléaire n’est plus une seule énergie dédiée à l’électricité. Il devient un ensemble de solutions énergétiques.

Là encore, le pluriel s’impose.

Des combustibles variés

Le singulier entretient aussi l’idée qu’il n’existe qu’un seul combustible nucléaire : l’uranium enrichi sous forme de pastilles solides. C’est effectivement la norme dans les réacteurs actuels, mais d’autres options existent.

Le thorium peut être utilisé dans certains cycles nucléaires.
Les réacteurs rapides peuvent valoriser le plutonium issu du combustible usé.
Les systèmes à sels fondus peuvent utiliser des combustibles dissous dans un liquide.

Ces différentes approches ne sont pas interchangeables : elles impliquent des architectures de réacteur, des chaînes industrielles et des stratégies de cycle du combustible différentes.

Mais elles témoignent d’une réalité simple : les nucléaires ne sont pas prisonniers d’un seul combustible, ils appartiennent à une famille technologique plus vaste.

Une pluralité de solutions pour les déchets

Le débat public sur le nucléaire est souvent structuré autour d’une question centrale : les déchets. Là encore, le singulier influence la perception.

Si l’on pense qu’il n’existe qu’un seul type de nucléaire, il devient naturel d’imaginer qu’il n’existe qu’une seule manière de gérer ses déchets. Or plusieurs stratégies existent.

Certaines technologies permettent de recycler une partie du combustible.
D’autres peuvent consommer certains actinides présents dans les déchets.
Les choix de cycle du combustible influencent fortement la nature et la durée de vie des déchets produits.

Aucune solution ne supprime complètement la nécessité d’un stockage géologique à long terme, mais les trajectoires possibles ne sont pas uniques. Là encore, le pluriel permet d’ouvrir le champ des possibles.

Le rôle du langage dans la transition énergétique

Changer un mot ne change pas immédiatement le monde, mais le langage structure les débats, les politiques publiques et les imaginaires collectifs.

Parler des énergies renouvelables a permis d’englober une grande diversité de technologies dans une même dynamique de développement.

Parler des énergies nucléaires pourrait avoir un effet similaire.

Ce pluriel rappelle que le nucléaire n’est pas une technologie figée dans les années 1970. C’est un domaine d’innovation actif, où se rencontrent physique, chimie, science des matériaux, ingénierie industrielle et stratégie énergétique. Il rappelle aussi que la transition énergétique ne reposera probablement pas sur une seule solution – elle sera faite de portefeuilles technologiques.

Une question culturelle autant que technique

Adopter le pluriel est aussi un changement culturel. Il invite à regarder le nucléaire non plus comme un bloc monolithique — pour ou contre — mais comme un champ technologique riche, comparable à d’autres secteurs énergétiques.

On peut préférer certaines technologies nucléaires et en critiquer d’autres.
On peut soutenir certaines applications et en rejeter d’autres.
On peut débattre des choix industriels.

Mais pour que ce débat existe réellement, encore faut-il reconnaître que plusieurs chemins technologiques sont possibles. Le pluriel ouvre cet espace.

Au pluriel, pour penser l’avenir

La transition énergétique du XXIᵉ siècle sera complexe. Elle devra concilier décarbonation rapide, sécurité énergétique, acceptabilité sociale et contraintes industrielles. Le ticket d’entrée des technologies nucléaires est élevé : il ne sera pas possible de développer toutes les technologies simultanément. Des choix de priorité seront nécessaire.

Mais réduire le nucléaire à une seule technologie, un seul marché et un seul combustible est une simplification qui ne reflète plus la réalité de la recherche ni celle de l’innovation.

Il existe aujourd’hui plusieurs façons d’utiliser l’énergie de l’atome. Alors, peut-être est-il temps que notre vocabulaire rattrape cette réalité.

Non plus l’énergie nucléaire.

Mais les énergies nucléaires.