La peur du gendarme

Comme l’a dit Cédric Villani, « on est dans le cœur du métier ».

Une question fondamentale.

Pour l’avenir de l’énergie nucléaire, faut-il privilégier des solutions avec la meilleure sûreté intrinsèque ? Ou celles avec le meilleur retour d’expérience ?

Le 24 mai à l’Assemblée nationale lors d’une audition publique de l’Office Parlementaire d’Évaluation des Choix Scientifiques et Technologiques (OPECST), Elsa Merle, enseignante chercheur au CNRS, a été auditionnée sur la technologie des réacteurs à sels fondus et le projet MSFR.

Les parlementaires de l’OPECST ont été informés de l’excellent niveau de sûreté intrinsèque des réacteurs à sels fondus, ainsi que leur flexibilité en suivi de charge et leur capacité à incinérer les déchets à vie longue.

Cet événement est couvert par un article (avec vidéos) de la nouvelle association Progrès Nucléaire.

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Donc le présent article ne reviendra pas sur la présentation d’Elsa Merle. Il sera question ici de l’intervention dans cette même audition du président de l’Autorité de Sûreté Nucléaire, monsieur Pierre-Franck Chevet :

Dans son dernier point, monsieur Chevet a parlé des arbitrages entre innovation et sûreté. Voici la transcription de son intervention :

« Dernier point, et c’était évoqué dans une des tables rondes : sur les arbitrages entre innovation et sûreté. Je prends un exemple sur la génération 4. Je souscris au choix qui a été fait en tout cas par la France parmi l’ensemble des réacteurs proposés dans la génération 4 de plutôt aller explorer les « fast breeder », les réacteurs à neutrons rapides. Pour un raison tout à fait simple : même si d’autres réacteurs ont des caractéristiques intrinsèques de sûreté peut-être meilleurs (potentiellement en tout cas), nous pensons que de manière pratique, le savoir-faire acquis sur les réacteurs à neutrons rapides en France sera plutôt un gage de sûreté à la fin. Encore une fois il y a une très grande différence entre un design théorique qui peut apparaître extraordinairement séduisant pour plusieurs raisons, y compris en termes de sûreté, et de manière pratique les problèmes de réalisation. Par exemple sur un certain nombre des réacteurs de génération IV, certains travaillent à très haute température. La question de la qualification des matériaux à très haute température est une vraie question scientifique, mais c’est à terme une vraie question de sûreté de savoir si tout ça résiste bien, et dans la durée, aux sollicitations extrêmes qu’on envisage. »

Dans la conception d’un système, face à un danger dans son exploitation, la stratégie la plus efficace est l’élimination de ce danger dans la conception du système – la case bleue dans le schéma ci-après :

Hierarchie de contrôle des dangers

Depuis plus de 30 ans, la réponse aux accidents et incidents survenus avec les réacteurs à eau pressurisée (REP) a été surtout d’ajouter des mesures d’ingénierie et des mesures administratives, et même des équipements de protection individuels (EPI) : les cases jaune, orange et rouge. L’inertie autour des REP nous a empêché de travailler sur des concepts plus efficaces qui éliminent les dangers de cette technologie.

Le REX est roi ?

Il est par définition impossible pour un concept de réacteur à combustible solide de profiter des avantages de sûreté qui sont intrinsèques aux combustibles liquides.

Alors qu’il est par définition possible pour un concept de réacteur à combustible liquide d’obtenir un niveau de retour d’expérience (REX) comparable aux réacteurs qui ont été exploités dans un contexte industriel.

Obtenir ce retour d’expérience est une question de temps et d’argent, et donc d’engagement politique. La Chine s’est organisée pour obtenir ce retour d’expérience. Elle annonce que leur premier réacteur à sels fondus prototype va démarrer en décembre 2020 :

Construction Schedule SAMOFAR meeting

Aux Etats-Unis, la loi a été changée pour obliger la Commission de réglementation nucléaire (NRC) à se restructurer afin d’être prête à affecter des licences d’exploitation à des entreprises proposant des réacteurs avancés.

Au Canada, 10 entreprises de nucléaire avancé ont déjà entamé le processus d’examens de la conception de fournisseurs préalables à l’autorisation, de la Commission canadienne de sûreté nucléaire.

Et en France ? Toujours rien…

On peut comprendre que notre gendarme nucléaire ait peur, mais espérons que dans les réflexions autour de cette question fondamentale de REX vs sûreté intrinsèque on commencera bientôt à voir un début de la sagesse.

 

Crédit photo : La Tribune / Reuters

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La Chine déclare la guerre

Le premier ministre Li Keqiang, s’adressant à l’assemblée nationale populaire le 5 mars, a dit que le gouvernement chinois a déclaré « la guerre contre la pollution », selon un article paru dans le South China Morning Post.

chimneypollutioncnUne des armes de cette guerre sera le développement de réacteurs à sels fondus au thorium. L’équipe scientifique du projet TMSR (acronym anglais : Thorium Molten Salt Reactor) à Shanghai avait établi un planning de 25 ans pour ce projet. Désormais on leur impose un délai de 10 ans.

Le professeur Li Zhong, directeur de la division de chimie et de l’ingénierie des sels fondus, a dit : « Dans le passé, le gouvernement s’est intéressé à l’énergie nucléaire en raison de la pénurie d’énergie. Maintenant, il est plus intéressé à cause de la pollution. Le problème du charbon est devenu clair : si la consommation moyenne d’énergie par personne double, ce pays sera étranglé à mort par l’air pollué. L’énergie nucléaire est la seule solution pour le remplacement massif du charbon, et le thorium porte beaucoup d’espoir. »

Le gouvernement chinois a annoncé que les mesures pour s’attaquer au problème pourraient inclure la fermeture de centrales au charbon, qui ont produit environ 70% de l’électricité de la Chine l’an dernier, selon les chiffres du gouvernement. Les centrales nucléaires ont généré un peu plus d’un pour cent de cette électricité. La Chine a actuellement 21 réacteurs nucléaires en état de marche, et 28 en construction.

Les chercheurs travaillant sur le projet ont dit qu’ils étaient sous une pression sans précédent « comme en temps de guerre » pour réussir, et que certains des défis techniques auxquels ils sont confrontés sont difficiles, voire impossibles à résoudre dans un délai aussi court. « Nous sommes encore dans l’ignorance de la nature physique et chimique du thorium à bien des égards », a déclaré Li. « Il y a tellement de problèmes à régler, mais si peu de temps. C’est certainement une course. La Chine est face à une concurrence féroce de l’étranger et arriver en premier ne sera pas une tâche facile. »

INSOMNIE DES CLIMATOLOGUES

La dégradation de la situation en Chine inquiète tellement le climatologue américain James Hansen qu’il a du mal à dormir. Dans un communiqué du 10 mars il ne mâche pas ses mots :

« La pollution atmosphérique originaire de la combustion de charbon tue plus de 1.000.000 de personnes par an en Chine. L’espérance de vie en Chine du Nord est réduit d’au moins cinq ans, et ceux qui vivent souffrent de nombreux effets sur la santé. »

« En tant que scientifiques nous avons une responsabilité particulière. Nous avons depuis 25 ans des connaissances qui auraient permis que le changement climatique et la pollution de l’air soient des problèmes gérables, pas des tragédies. Cependant, nous n’avons pas réussi à communiquer les implications assez bien avec les dirigeants politiques et nous n’avons pas atteint une action efficace. Nous devons essayer plus fort maintenant, car il est encore possible de réduire les effets du changement climatique et il est possible de résoudre le problème de la pollution de l’air. »

« ma plus grande frustration est avec notre propre incapacité en tant que scientifiques de communiquer clairement l’histoire de l’énergie. »

« Si on n’aide pas la Chine (…) je crois que nos propres enfants, et le monde dans son ensemble, vont considérer dans le futur que nous avons été coupables du plus grand crime du monde contre l’humanité et la nature. »

ET QUE FAIT LA FRANCE ?

La France aussi a des problèmes de pollution dans ses grandes villes. En plus des émissions de l’industrie, de l’habitat et des transports français, une partie de cette pollution serait dû à la combustion de charbon à l’étranger. En effet, les nuages de particules fines sont tout aussi indisciplinés que les nuages radioactifs et ils ne s’arrêtent pas aux frontières. Ainsi, la responsabilité des pays à forte consommation de charbon comme l’Allemagne et la Pologne pour le pic de pollution en France cette semaine a été en question.

La presse britannique a bien relayé l’importante nouvelle de l’accélération du projet TMSR en Chine, avec des articles dans The Telegraph et The Guardian. En France, la presse n’en parle pas. La blogosphère française a été active cette semaine avec des articles captivants sur la très improbable voiture au thorium de Laser Power Systems qui roulerait 100 ans sans plein. C’est un beau rêve, mais le cœur du débat doit rester la génération d’énergie dans des centrales davantage optimisées pour leur coût, fiabilité et sécurité que pour leur design.

Au lieu d’annoncer un investissement important en recherche et développement pour se joindre à la course aux systèmes d’énergie nucléaire nouveaux comme les réacteurs à sels fondus, la France a organisé à Paris lundi une journée de circulation alternée.

ECRAN DE FUMÉE

Quand on questionne les experts français (CEA, Areva, EDF…) sur le thorium, ils répondent que ce n’est pas intéressant, que son utilisation n’aurait pas beaucoup d’avantages par rapport à l’uranium, ou que l’utilisation ne peut pas être envisagée avant des décennies. Et ils ont raison ! Car ils parlent du thorium dans le cadre des technologies à combustible solide. Cela permet de créer un écran de fumée, pour protéger le marché français des réacteurs de génération 3 et le futur marché imaginé pour les technologies en gestation de génération 4 à combustible solide. L’Autorité de Sureté Nucléaire veut même changer le statut de la réserve française de thorium. Selon leur avis n° 2014-AV-0202 du 6 février 2014, « les matières thorifères doivent être, dès à présent, requalifiées en déchets radioactifs »

Ce qui motive les chinois est la séduisante possibilité d’utiliser le thorium dans un combustible liquide – une sorte de « soupe » de sels de fluorure fondus. Cette technologie fondamentalement différente a le potentiel de rendre la fission nucléaire moins chère et plus sûre, fiable, durable et propre. Les combustibles liquides peuvent être adaptés pour utiliser le thorium, l’uranium ou le plutonium, tout en générant moins de déchets radioactifs. La France a une vraie expertise dans ce domaine, pour l’instant inexploitée, grâce au travail d’une équipe du CNRS à Grenoble et à Orsay.

En période de pollution atmosphérique, un écran de fumée n’est pas le bienvenu. Si l’équipe chinoise parvient à développer un système d’énergie nucléaire à combustible liquide, il y a un vrai risque d’élimination de l’industrie nucléaire française, tellement cette technologie de rupture a le potentiel de surpasser la technologie actuelle. Le déni de ce potentiel est une stratégie dangereuse.

Image : South China Morning Post