De Charybde en Scylla

En avril 2015, Bill Gates a pris la parole à la conférence TED à Vancouver. Le titre de son « Talk » était : « La prochaine épidémie ? Nous ne sommes pas prêts. »

La vidéo est sous-titrée en français. Voici quelques extraits de la transcription :

« Quand j’étais gamin, la catastrophe dont on avait le plus peur était une guerre nucléaire. »

« Si quelque chose tue plus de 10 millions de gens dans les prochaines décennies, ce sera probablement un virus hautement contagieux plutôt qu’une guerre. Pas des missiles, mais des microbes. Une des raisons est que l’on a investi énormément dans la dissuasion nucléaire. Mais on n’a très peu investi dans un système pour arrêter les épidémies. Nous ne sommes pas prêts pour la prochaine épidémie. »

Nous connaissons tous désormais la suite. COVID-19 n’a pas encore tué 10 millions de gens, mais il aurait pu le faire. Et le coût pour éviter une mortalité dans les millions a été un ralentissement inédit des activités humaines dont nous n’avons pas encore commencé à mesurer les conséquences sociales et économiques.

Le 24 mars 2020 Gates a parlé par visio-conférence avec l’administrateur de TED Chris Anderson sur le thème « Comment nous devons répondre à la pandémie de coronavirus » :

Anderson Gates 2020-03-24

Anderson : « Il y a cinq ans, vous étiez sur la scène TED et vous avez donné cet avertissement effrayant que le monde était en danger, à un moment donné, d’une pandémie majeure. Les gens qui regardent ce discours maintenant, leurs cheveux se dressent à l’arrière de leur cou – c’est exactement ce que nous vivons. Que s’est-il passé, les gens ont-ils écouté cet avertissement ? »

Gates : « Fondamentalement, non. […] Le discours était pour dire : nous ne sommes pas prêts pour la prochaine pandémie, mais en fait, il y a des progrès dans la science tels que, si nous mettons des ressources en face, nous pouvons être prêts. Malheureusement, très peu a été fait. »

Peut-être qu’une des conclusions à tirer de l’épisode COVID-19 est qu’il faut écouter Bill Gates.

Dans quelques années, cette période étrange sera derrière nous. Un vaccin sera disponible, l’activité aura repris, et on peut espérer que la coopération mondiale aura permis de mettre en place des mesures bien plus efficaces pour lutter contre la prochaine épidémie. Nous serons tous contents quand ce sera fini.

De Charybde en Scylla 2

« Je serai content quand ce sera fini ». (Raf Schoenmaekers
@komkomdoorn)

Mais le problème du réchauffement climatique sera toujours là. L’accumulation des gaz à effet de serre dans notre atmosphère ne s’est pas arrêté quand nous avons diminué notre activité et elle reviendra rapidement aux niveaux de 2019 « à la rentrée » quand nous retrouverons une vie plus « normale ». Les impacts du changement climatique sur les humains et sur la nature seront d’un autre niveau et dureront bien plus longtemps que le petit souci de COVID-19 que nous vivons actuellement, et les solutions à ce problème demeurent inconnues. Nous tournons en rond.

Alors, que dit Bill Gates sur le climat ?

Il dit deux choses : premièrement, à côté de nos efforts pour obtenir plus d’énergie à partir des technologies dites « renouvelables », il va falloir beaucoup plus d’énergie nucléaire ; et deuxièmement, les technologies d’énergie nucléaire actuellement disponibles sont trop chères :

« Toute l’industrie nucléaire fabrique aujourd’hui un produit trop coûteux et dont la sûreté, même si elle est en fait assez bonne, dépend trop d’opérateurs humains.

Ainsi, l’industrie nucléaire ne survivra que s’il y a une nouvelle génération dont l’économie et la conception en matière de sûreté intrinsèque sont bien meilleures que tout ce qui existe actuellement.

Les réacteurs d’aujourd’hui ne sont pas économiques. Ignorez tout le reste. Donc l’industrie nucléaire va disparaître, et c’est vrai à l’échelle mondiale, à moins qu’il y ait un nouveau design. »

L’ entreprise TerraPower dont Gates est président travaille sur un concept de réacteur à sels fondus appelé MCFR (pour Molten Chloride Fast Reactor). Ce concept, étrangement similaire à celui étudié en France par le CNRS depuis 20 ans, est désormais considéré comme étant prioritaire chez TerraPower.

MCFR Terrapower

Cette fois-ci, Bill Gates sera-t-il écouté ? En tout cas, c’était encourageant de voir le PDG d’EDF Jean-Bernard Levy dans son bureau le 12 janvier 2020 pour une discussion sur les technologies de nucléaire avancé :

Chez EDF, la politique jusqu’ici sur les réacteurs à sels fondus est d’attendre de voir ce qui se passe chez les autres, puis d’acheter la technologie si ça marche. Dans le tableau ci-après ça correspond aux cases numéro 2 ou 4 :

On y va ça marche

Au stade où nous en sommes, personne ne sait si les réacteurs à sels fondus seront un succès commercial, s’ils permettront de répondre aux espoirs d’une énergie nucléaire plus sûre, moins chère que les énergies fossiles, permettant d’accéder aux marchés de la chaleur et des transports, au-delà de celui de l’électricité.

Si la technologie est un flop, la politique française nous positionnera dans la case 4, et tout le monde pourra se féliciter de la prudence collective qui a permis d’économiser les quelques dizaines de millions d’Euros nécessaires au financement d’un avant-projet de recherche et développement.

Mais si ça marche …. ?

Dans ce cas, la France se retrouvera dans la case 2. Et là les choses vont commencer à se compliquer pour ceux qui auront insisté sur une politique d’autruche. Face à une technologie de rupture, le spectre des conséquences s’étend du coût pour acheter la propriété intellectuelle des pays et entreprises qui ont développé la technologie (s’ils souhaitent coopérer avec la France), jusqu’au balayage de la carte de toute l’industrie nucléaire française (3ème du pays), si ses concurrents se montrent moins coopératifs.

Alors ces coûts et conséquences doivent se mettre dans la balance par rapport aux cases 1 ou 3, où l’on utiliserait des ressources et expertises françaises (qui sont d’ailleurs plutôt disponibles suite à l’arrêt du projet ASTRID) pour explorer cette technologie de génération 4 dans le contexte français, tisser des liens avec la communauté internationale et apporter une pierre à l’édifice d’un futur système d’énergie mondial bâti en grande partie sur la fission nucléaire à base de combustibles liquides.

Nous savons que la technologie des réacteurs à sels fondus fonctionne : le programme MSRE au Laboratoire national d’Oak Ridge l’a démontré entre 1965 et 1969. Est-ce vraiment raisonnable de parier sur l’échec de son déploiement à une échelle industrielle ?

Demain soir, Emmanuel Macron s’adressera aux français pour faire un point d’avancement sur la crise du COVID-19, et pour évoquer le sujet délicat de la fin du confinement. Beaucoup de certitudes, de convictions ayant été balayées, certains lui demandent que le « monde d’après » tienne compte davantage des enjeux climatiques. Nous sommes en guerre, et monsieur Macron a une opportunité rêvée de changer la direction du pays en ce qui concerne la production d’énergie.

Que dira-t-il ?

Macron 2020-04-13

Dans cette période de libertés restreintes nous avons toujours le droit, le devoir même, de rêver.

2014 – une année chaude

L’année 2014 se classe comme la plus chaude sur la Terre depuis 1880, selon deux analyses distinctes par des scientifiques de la NASA et la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA). 2014_températures_couleur Les dix années les plus chaudes dans les relevés instrumentaux, à l’exception de 1998, ont maintenant eu lieu depuis 2000.  Le réchauffement à long terme de la planète est une tendance qui se poursuit, selon une analyse des mesures de température de surface par des scientifiques de l’Institut Goddard de la NASA d’Etudes Spatiales (GISS) à New York. Dans une analyse indépendante des données brutes, également publiée vendredi, des scientifiques de la NOAA ont également trouvé que 2014 était l’année la plus chaude jamais enregistrée.Températures Terre

Depuis 1880, la température moyenne à la surface de la Terre s’est réchauffée d’environ 0,8 degrés Celsius, une tendance qui est largement liée à l’augmentation du dioxyde de carbone et d’autres émissions anthropiques dans l’atmosphère de la planète. La majorité de ce réchauffement s’est produite dans les trois dernières décennies.

Beaucoup de personnes seront préoccupées par la confirmation de cette tendance, mais choisiront de l’ignorer, ne voyant aucune solution viable pour y remédier.

shadok-pasdeprobleme

Mais quand on découvre qu’il est possible de faire de l’énergie nucléaire avec des combustibles liquides, avec une technologie éprouvée qui permet une production fiable, moins chère que le charbon, intrinsèquement sûre, durable et propre, on a tendance à regarder le problème du réchauffement climatique de plus près – et à partager l’avis des climatologues : le réchauffement climatique représente le plus grand problème de l’humanité au 21ème siècle.

S’il y a un problème, c’est qu’il y a des solutions.

  • Utiliser moins d’énergie, c’est bien, mais ça ne permettra pas d’atteindre zéro émissions de CO2.
  • Produire de l’énergie avec des sources renouvelables, c’est bien aussi, mais ça ne permettra pas de produire les énormes quantités d’énergie nécessaires au fonctionnement d’une société moderne et prospère.
  • Entre les deux, il faut choisir : fossile ou fissile.

Pour aller vers un système d’énergie à zéro carbone, la fission s’impose. Mais pour la faire correctement et efficacement il est nécessaire, et urgent, de changer de technologie.

Si la France veut être sérieuse avec sa transition énergétique et se positionner comme acteur incontournable dans la lutte contre le réchauffement climatique, sa politique actuelle de « veille technologique » pour les réacteurs à sels fondus est totalement inadéquate.