Si on veut concevoir un système reproducteur de volailles, on travail d’abord sur la poule, ou sur l’œuf ?
Dans ce paradoxe éternel, les deux sont interdépendants. Pour résoudre le paradoxe, il faut voir l’ensemble comme un système unique poule – œuf couplé.
Mettons-nous maintenant à la place des scientifiques travaillant au début des années 1940 sur le Projet Manhattan aux Etats-Unis. La conception et construction des bombes nucléaires étant bien engagées ils tournent leur attention à la conception de systèmes produisant de l’énergie à partir de la réaction en chaîne nucléaire, et ils tombent sur un paradoxe. Le cycle de combustible de ces systèmes influence la conception du réacteur, et le réacteur influence la conception du cycle de combustible.
Dans un discours de 1997, Alvin Weinberg a évoqué cette période d’exploration :
« Il y avait deux personnes au laboratoire métallurgique [le Projet Manhattan] : Harold Urey, le chimiste spécialiste des isotopes, et Eugene Wigner, le concepteur du site de Hanford, tous deux lauréats du prix Nobel. Ils soutenaient toujours qu’il fallait examiner si les réacteurs à chaîne — des dispositifs d’ingénierie produisant de l’énergie à partir de la réaction en chaîne — devaient être fondamentalement des dispositifs relevant de l’ingénierie mécanique ou de l’ingénierie chimique. Et Wigner et Urey insistaient pour que l’on s’intéresse à des dispositifs chimiques — c’est-à-dire des dispositifs dans lesquels les éléments combustibles seraient remplacés par des liquides. »
Dès 1944 Urey et Wigner avaient mis le doigt sur un des paradoxes les plus complexes en matière de conception des systèmes nucléaires. Faut-il concevoir d’abord les réacteurs et adapter le cycle du combustible en conséquence, ou concevoir d’abord le cycle du combustible et construire des réacteurs compatibles ? Dans le système réacteur – cycle de combustible couplé, quelle manière de penser produirait un système global le plus simple ?
Une approche centrée sur la chimie offrait beaucoup d’avantages. Un combustible liquide serait plus simple à préparer en amont du réacteur et plus simple à retraiter en aval. Dans le réacteur le liquide pouvait servir à la fois de combustible, de caloporteur et de modérateur, simplifiant radicalement son architecture.
Mais quel liquide ?
Les chercheurs du laboratoire national d’Oak Ridge lancent le Homogeneous Reactor Experiment, avec des sels d’uranium dissouts dans de l’eau. À l’époque, cette chimie est bien maîtrisée grâce aux travaux du projet Manhattan, et l’eau modère efficacement les neutrons, permettant d’atteindre la criticité avec un uranium faiblement enrichi.
Les premières expériences montrent qu’un réacteur à combustible liquide peut fonctionner. Mais les difficultés apparaissent rapidement. Le rayonnement provoque la radiolyse de l’eau, produisant hydrogène et oxygène, un mélange potentiellement explosif. La solution chaude est aussi très corrosive, et maintenir l’eau liquide à haute température impose un fonctionnement à forte pression.
Peu à peu, les ingénieurs comprennent que si l’idée du combustible liquide est prometteuse, l’eau n’est pas le bon liquide.
C’est alors que deux chercheurs d’Oak Ridge, Raymond C. Briant et Edward S. Bettis, proposent une alternative : dissoudre l’uranium dans des sels fondus. Ces liquides, stables à haute température, ne subissent pas de radiolyse et peuvent fonctionner à haute température mais à basse pression.
C’est ainsi que débute l’histoire d’amour d’Oak Ridge avec les sels fondus comme combustibles et fluides caloporteurs pour réacteurs. Et le reste appartient à l’histoire.
Un papier publié par Weinberg en 1957, citant Briant en auteur posthume, compare les deux manières de penser :
Deux écoles très différentes de conception des réacteurs ont émergé depuis la construction des premiers réacteurs.
Une première approche, illustrée par les réacteurs à combustible solide, considère qu’un réacteur est fondamentalement une installation de génie mécanique ; la rationalisation ultime consiste alors à simplifier les équipements de transfert de chaleur.
L’autre approche, illustrée par les réacteurs à combustible liquide, considère qu’un réacteur est fondamentalement une installation de génie chimique ; la rationalisation ultime consiste alors à simplifier la manipulation et le retraitement du combustible.
Au laboratoire national d’Oak Ridge, nous avons choisi d’explorer cette seconde approche du développement des réacteurs.
Mais malgré tout son potentiel, l’approche centrée sur la chimie et les combustibles liquides a toujours eu du mal à s’imposer – le nucléaire civil est largement une histoire d’une école de pensée centrée sur les réacteurs et les combustibles solides.
Cette manière de penser est l’héritage direct des origines militaires de la technologie. Avec un budget essentiellement illimité, l’objectif du projet Manhattan était clair : produire du plutonium pour les armes. La priorité était donc de maîtriser la réaction en chaîne et de construire des réacteurs capables de générer un flux neutronique suffisant. Les questions de cycle du combustible — recyclage, gestion des matières ou optimisation des ressources — restaient secondaires.
Lorsque le nucléaire civil a émergé après la guerre, cette culture technique s’est naturellement prolongée. Elle reflétait aussi l’état des connaissances de l’époque. Entre les années 1940 et 1960, la physique neutronique progressait rapidement, tandis que la chimie des combustibles irradiés et le comportement des produits de fission restaient beaucoup plus incertains. Concevoir un réacteur avec un combustible solide connu et familier apparaissait donc comme l’approche la plus pragmatique.
Les dynamiques industrielles et politiques ont ensuite renforcé cette orientation. La standardisation internationale des réacteurs à eau légère a finalement structuré tout l’écosystème industriel autour de cette logique.
Pourtant, l’énergie nucléaire est toujours dans son enfance. Pour remplir tout son potentiel à répondre aux enjeux technologiques, sociétales et environnementales du 21ème siècle, pour devenir un choix évident dans tous les vecteurs des marchés féroces de l’énergie, nous aurons besoin des simplifications offertes par les combustibles liquides imaginées par Urey et Wigner, et de la solution du réacteur à sels fondus inventée par Briant et Bettis.
Au fond, l’avenir des technologies d’énergie nucléaire pourrait tenir à une seule école de pensée : une poursuite implacable et intransigeante de la simplicité.
L’énergie, c’est pas sorcier si on la découpe en groupes de 3.
Il y a d’abord les 3 phases : production, vecteurs et consommation. Et chaque phase se découpe en 3 groupes :
On a l’habitude de penser à la production – les sources de l’énergie – en termes des 3 groupes : fossiles, renouvelables et nucléaire. Et les 3 groupes de consommation sont connus : électricité, chaleur et mobilité.
Mais on a moins l’habitude de réfléchir à comment l’énergie est transportée d’un endroit à l’autre : ces véhicules ou méthodes qui s’appellent des vecteurs énergétiques. Eux aussi tombent dans 3 groupes : électrons, fluides et molécules.
Fondamentalement, les humains n’ont fait que 3 découvertes qui ont transformé notre espèce : le feu, l’agriculture et la machine à vapeur. Mais il y a une 4ème découverte avec un potentiel que nous avons à peine commencé à exploiter – l’énergie de la fission nucléaire.
Dans l’état actuel de la technologie, l’énergie nucléaire souffre de 3 problèmes : le coût, la sûreté et les déchets. Et nous sommes contraints à transporter cette énergie presque exclusivement par un seul vecteur – les électrons. Or, seulement 19% de la consommation d’énergie dans le monde est sous la forme d’électricité. Les 81% restants sont consommés sous la forme de chaleur et de mobilité, où les combustibles fossiles dominent le marché.
Une question fondamentale se pose pour l’avenir de l’énergie nucléaire : faut-il changer la technologie de l’offre ou la demande de consommation? Depuis longtemps (et notamment en France), les partisans de cette énergie ont promu une consommation « tout électrique » – pour citer 3 exemples : le chauffage électrique, la voiture électrique et les processus industriels électriques. Mais le vecteur électrons, malgré tous ses avantages, souffre de 3 inconvénients majeurs : le coût et la nature inflexible de sa distribution, l’impossibilité de stocker l’électricité à grande échelle, et les difficultés d’intégration dans les systèmes de mobilité pour les humains et les marchandises.
Si tout le chauffage résidentiel n’est pas électrique, c’est parce que le coût des solutions à énergie fossile reste attractif. Si toute la chaleur industrielle n’est pas électrique c’est aussi parce qu’il est moins cher de brûler des molécules fossiles. Si toutes les voitures ne sont pas électriques, c’est parce que les batteries sont lourdes, chères et encombrantes.
Pour réaliser tout son potentiel, l’énergie nucléaire doit suivre la 3ème voie – changer la consommation ET la technologie. Oui, nous pouvons décarboner certains secteurs en les électrifiant davantage – surtout avec une électricité française décarbonée à 90% par un mélange de renouvelables et de nucléaire. Mais le vrai défi est d’être capable de livrer l’énergie nucléaire à travers les deux autres vecteurs : les fluides (chauds et froids), et les molécules.
Pour décarboner massivement l’énergie au niveau planétaire, la technologie nucléaire doit évoluer fondamentalement, sur 3 axes. Elle doit produire une énergie qui est plus chaude, plus proche et moins chère.
La centrale nucléaire de Leningrad. Son réseau de chaleur alimente une ville et un parc industriel.
La cogénération nucléaire n’a rien de nouveau. En 2019, 79 réacteurs nucléaires étaient utilisés pour le dessalement, le chauffage urbain ou la chaleur industrielle, avec 750 années d’expérience dans ces réacteurs, principalement en Russie et en Ukraine. En évitant de transformer une partie de la chaleur produite par la réaction nucléaire en électricité, le rendement global de la centrale est amélioré. Mais même en Russie, l’énergie nucléaire ne représente que 0,3% de l’énergie fournie à travers les réseaux de chaleur.
En France, une étude de 2015 a souligné l’importance du potentiel des réseaux de chaleur pour décarboner la consommation de chaleur, à condition d’alimenter ces réseaux par de l’énergie renouvelable ou nucléaire. Elle a proposé (et chiffré à plus d’un milliard d’Euros) un raccordement entre la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine et le réseau de chaleur de la Compagnie Parisienne de Chauffage Urbain, une distance de 90km. Mais aucun projet de ce type a démarré, et le plus grand contributeur aux 25,6TWh de chaleur fournis à travers les 798 réseaux de chaleur de France en 2019 était la méthane fossile.
Sources pour la production d’énergie des réseaux de chaleur en France en 2019
Les autorités de sûreté nucléaires à travers le monde exigent que les centrales nucléaires soient situées à une distance minimum des zones urbaines densément peuplées, parce qu’ils ont peur qu’un accident puisse provoquer un nuage radioactif, avec des retombées sur les populations des villes. Et en effet ce risque, même s’il est extrêmement faible, n’est pas nul avec la technologie actuelle des réacteurs à eau pressurisée. L’éloignement entre centrales et villes est en conflit direct avec l’utilisation du vecteur fluides à cause du coût élevé de leur transport, sur des distances au delà de quelques dizaines de kilomètres. Mais avec un réacteur à sels fondus les produits de la réaction nucléaire les plus nocifs pour les humains restent enfermés dans les sels liquides chimiquement stables. C’est par l’élimination du danger de contamination radioactive que la porte est ouverte pour un dialogue avec l’ASN sur l’emplacement de petits réacteurs modulaires à sels fondus proche des villes.
Le vecteur des fluides offre une deuxième possibilité. La France compte déjà 24 réseaux de froid, fournissant 0,96TWh à 1339 bâtiments en 2019. L’alimentation de ces réseaux en énergie nucléaire représente une opportunité d’assurer le confort thermique des bâtiments, avec une énergie décarbonée.
Vous avez deviné, il y a forcément une troisième possibilité. Les sels fondus non-radioactifs sortant de la boucle tertiaire d’un îlot nucléaire à 650~700°C sont eux même un excellent vecteur fluide pour le transport de la chaleur. Sur les quelques kilomètres autour d’un tel îlot on trouverait typiquement un dispositif de stockage d’énergie thermique (des réservoirs de sels fondus) permettant d’assurer le suivi de charge des énergies renouvelables intermittentes, un îlot de production d’électricité à partir de la chaleur des sels, et un parc industriel avec des clients énergivores tels que la sidérurgie, la pétrochimie ou la production de verre. Soit un nouveau réacteur peut être situé à proximité d’un site industriel existant, soit ces industries peuvent déplacer leur production proche d’un réacteur. Par comparaison, la température nominale de l’eau sortant d’une cuve EPR est de 330°C, ce qui intéresse beaucoup moins les clients industriels.
Le troisième vecteur est celui des molécules, qui transportent leur énergie sous une forme chimique. Le plus souvent par combustion, une réaction chimique chez le consommateur permet de libérer leur énergie pour effectuer un travail utile.
Le molécule le plus à la mode en ce moment est l’hydrogène (H2). C’est un vecteur énergétique dont la combustion ou l’utilisation dans une pile à combustible ne rejette que de l’eau, ce qui permet d’éliminer la pollution pour le consommateur. Un plan financé à hauteur de 7 milliards d’Euros a été lancé par le gouvernement français en septembre, qui estime que « Compte tenu de son mix électrique faiblement émetteur de CO2, la France dispose d’atouts pour fabriquer l’hydrogène décarboné. »
95% de l’hydrogène produit dans le monde utilise une source d’énergie fossile, le procédé le plus commun étant le vaporeformage du méthane fossile. C’est ce procédé qui est utilisé pour alimenter la première ligne française de bus à hydrogène (sachant que la plupart du CO2 produit est capté utilisant la technologie Cryocap).
Décarboner entièrement la production d’hydrogène nécessite de trouver la combinaison d’une source d’énergie décarbonée et d’un procédé de fabrication de la molécule qui, ensemble, produisent du H2 moins cher que les processus existants à base d’énergies fossiles. 3 exemples de sources seraient l’énergie renouvelable, l’énergie nucléaire des réacteurs actuels ou l’énergie nucléaire de 4ème génération. 3 exemples de procédés seraient l’électrolyse de l’eau, l’électrolyse à haute température ou un des cycles thermochimiques.
La simplicité des concepts de réacteurs à sels fondus, et l’élagage des dangers dans leurs arbres de défaillances, permet d’envisager que les 3 facteurs mentionnés ci-dessus (plus chaud, plus proche, moins cher) puissent être réunis pour une production d’hydrogène décarbonée et compétitive. C’est une très très grosse affaire car avec cette molécule disponible il est possible de fabriquer une multitude d’autres molécules qui seraient les clés pour décarboner des secteurs difficiles comme la mobilité lourde, l’agriculture ou la pétrochimie.
En particulier, la combinaison d’un hydrogène décarboné avec du CO2 capté directement depuis l’atmosphère permettrait de fabriquer des molécules pour lesquelles le vecteur de distribution est déjà disponible, telles que le méthanol, ou les carburants synthétiques. En parallèle avec le développement des technologies nucléaires avancées, les technologies de capture direct progressent avec par exemple l’installation de 1pointFive dans le Texas qui, une fois opérationnelle, sera la plus grande du monde, capturant jusqu’à un million de tonnes de CO2 atmosphérique par an. La construction doit démarrer en 2022.
L’installation 1pointFive utilisera la technologie développée par Carbon Engineering
Dans un rapport publié en décembre, l’entreprise Tractebel – filiale ingénierie d’Engie – donne sa vision de la montée des technologies nucléaires 2.0. Le rapport identifie des sites industriels comme l’aciérie intégrée de Dunkerque qui serait « parfaitement adaptée pour accueillir un démonstrateur de petit réacteur modulaire polyvalent », et conclut qu’à l’avenir les petits réacteurs modulaires (dont ceux fonctionnant avec un combustible liquide aux sels fondus) seront « au cœur d’écosystèmes intégrés, aux vecteurs énergétiques multiples ». Un chapitre dans le rapport 2020 « Engie Recherche » sur les technologies durables émergentes reprend ce travail sur les petits réacteurs modulaires.
L’infographique dans le rapport de Tractebel illustre leur vision, et identifie les 3 vecteurs énergétiques.
Au siècle dernier, les énergies fossiles ont dominé le marché pour trois raisons :
Ils sont présents sur les 3 secteurs de consommation : électricité, chaleur et mobilité.
Ils sont bon marché. Et (jamais 2 sans 3) :
Ils sont présents sur les 3 vecteurs énergétiques : électrons, fluides et molécules
Le début du troisième millénaire est dominé par le problème du changement climatique. Pour résoudre ce problème, les humains ont besoin de nouvelles technologies nucléaires fondamentalement différentes, pour réaliser tout le potentiel de cette énergie.
Le trajet a commencé le 28 novembre. La cuve pour le réacteur à sels fondus prototype TMSR-LF1 a été fabriquée et assemblée par SENPEC à Shanghai, et après une inspection finale minutieuse la cargaison précieuse a démarré en douceur son parcours de 2500km pour rejoindre le site du projet au nord de Wuwei dans la province de Gansu.
Avec un diamètre de 2,37m et une hauteur d’environ 3,5m, la cuve et le couvercle qui l’accompagne accueilleront un cœur avec un modérateur en graphite pour assurer un fonctionnement dans le spectre thermique, une boucle primaire de sels fluorures fondus, un échangeur et une pompe – une configuration similaire au réacteur prototype MSRE qui a fonctionné avec succès au laboratoire d’Oak Ridge aux États-Unis entre 1965 et 1969.
Le bâtiment réacteur pour lequel cette cuve est destinée a fait l’objet d’une première coulée de béton le 29 mars de cette année. La construction a été suivie de près par l’autorité de sureté nucléaire chinoise – la NNSA, avec des rapports réguliers publiés sur leur site web. On voit la construction de tous les bâtiments du campus TMSR depuis l’espace dans la vidéo suivante :
Avec une cible de démarrer ce premier réacteur de 2MW en mars 2021, la Chine est en trajectoire pour devenir un leader dans la course à la commercialisation des réacteurs nucléaires à combustible liquide.
En avril 2015, Bill Gates a pris la parole à la conférence TED à Vancouver. Le titre de son « Talk » était : « La prochaine épidémie ? Nous ne sommes pas prêts. »
La vidéo est sous-titrée en français. Voici quelques extraits de la transcription :
« Quand j’étais gamin, la catastrophe dont on avait le plus peur était une guerre nucléaire. »
« Si quelque chose tue plus de 10 millions de gens dans les prochaines décennies, ce sera probablement un virus hautement contagieux plutôt qu’une guerre. Pas des missiles, mais des microbes. Une des raisons est que l’on a investi énormément dans la dissuasion nucléaire. Mais on n’a très peu investi dans un système pour arrêter les épidémies. Nous ne sommes pas prêts pour la prochaine épidémie. »
Nous connaissons tous désormais la suite. COVID-19 n’a pas encore tué 10 millions de gens, mais il aurait pu le faire. Et le coût pour éviter une mortalité dans les millions a été un ralentissement inédit des activités humaines dont nous n’avons pas encore commencé à mesurer les conséquences sociales et économiques.
Le 24 mars 2020 Gates a parlé par visio-conférence avec l’administrateur de TED Chris Anderson sur le thème « Comment nous devons répondre à la pandémie de coronavirus » :
Anderson : « Il y a cinq ans, vous étiez sur la scène TED et vous avez donné cet avertissement effrayant que le monde était en danger, à un moment donné, d’une pandémie majeure. Les gens qui regardent ce discours maintenant, leurs cheveux se dressent à l’arrière de leur cou – c’est exactement ce que nous vivons. Que s’est-il passé, les gens ont-ils écouté cet avertissement ? »
Gates : « Fondamentalement, non. […] Le discours était pour dire : nous ne sommes pas prêts pour la prochaine pandémie, mais en fait, il y a des progrès dans la science tels que, si nous mettons des ressources en face, nous pouvons être prêts. Malheureusement, très peu a été fait. »
Peut-être qu’une des conclusions à tirer de l’épisode COVID-19 est qu’il faut écouter Bill Gates.
Dans quelques années, cette période étrange sera derrière nous. Un vaccin sera disponible, l’activité aura repris, et on peut espérer que la coopération mondiale aura permis de mettre en place des mesures bien plus efficaces pour lutter contre la prochaine épidémie. Nous serons tous contents quand ce sera fini.
« Je serai content quand ce sera fini ». (Raf Schoenmaekers @komkomdoorn)
Mais le problème du réchauffement climatique sera toujours là. L’accumulation des gaz à effet de serre dans notre atmosphère ne s’est pas arrêté quand nous avons diminué notre activité et elle reviendra rapidement aux niveaux de 2019 « à la rentrée » quand nous retrouverons une vie plus « normale ». Les impacts du changement climatique sur les humains et sur la nature seront d’un autre niveau et dureront bien plus longtemps que le petit souci de COVID-19 que nous vivons actuellement, et les solutions à ce problème demeurent inconnues. Nous tournons en rond.
Alors, que dit Bill Gates sur le climat ?
Il dit deux choses : premièrement, à côté de nos efforts pour obtenir plus d’énergie à partir des technologies dites « renouvelables », il va falloir beaucoup plus d’énergie nucléaire ; et deuxièmement, les technologies d’énergie nucléaire actuellement disponibles sont trop chères :
« Toute l’industrie nucléaire fabrique aujourd’hui un produit trop coûteux et dont la sûreté, même si elle est en fait assez bonne, dépend trop d’opérateurs humains.
Ainsi, l’industrie nucléaire ne survivra que s’il y a une nouvelle génération dont l’économie et la conception en matière de sûreté intrinsèque sont bien meilleures que tout ce qui existe actuellement.
Les réacteurs d’aujourd’hui ne sont pas économiques. Ignorez tout le reste. Donc l’industrie nucléaire va disparaître, et c’est vrai à l’échelle mondiale, à moins qu’il y ait un nouveau design. »
L’ entreprise TerraPower dont Gates est président travaille sur un concept de réacteur à sels fondus appelé MCFR (pour Molten Chloride Fast Reactor). Ce concept, étrangement similaire à celui étudié en France par le CNRS depuis 20 ans, est désormais considéré comme étant prioritaire chez TerraPower.
Cette fois-ci, Bill Gates sera-t-il écouté ? En tout cas, c’était encourageant de voir le PDG d’EDF Jean-Bernard Levy dans son bureau le 12 janvier 2020 pour une discussion sur les technologies de nucléaire avancé :
Rendez-vous très stimulant avec @BillGates dans ses bureaux de Seattle. Échanges concrets sur les technologies qui permettront à l’#énergie#nucléaire civile de jouer un rôle essentiel pour la decarbonation de l’économie mondiale. pic.twitter.com/LLIRdJy3vT
Chez EDF, la politique jusqu’ici sur les réacteurs à sels fondus est d’attendre de voir ce qui se passe chez les autres, puis d’acheter la technologie si ça marche. Dans le tableau ci-après ça correspond aux cases numéro 2 ou 4 :
Au stade où nous en sommes, personne ne sait si les réacteurs à sels fondus seront un succès commercial, s’ils permettront de répondre aux espoirs d’une énergie nucléaire plus sûre, moins chère que les énergies fossiles, permettant d’accéder aux marchés de la chaleur et des transports, au-delà de celui de l’électricité.
Si la technologie est un flop, la politique française nous positionnera dans la case 4, et tout le monde pourra se féliciter de la prudence collective qui a permis d’économiser les quelques dizaines de millions d’Euros nécessaires au financement d’un avant-projet de recherche et développement.
Mais si ça marche …. ?
Dans ce cas, la France se retrouvera dans la case 2. Et là les choses vont commencer à se compliquer pour ceux qui auront insisté sur une politique d’autruche. Face à une technologie de rupture, le spectre des conséquences s’étend du coût pour acheter la propriété intellectuelle des pays et entreprises qui ont développé la technologie (s’ils souhaitent coopérer avec la France), jusqu’au balayage de la carte de toute l’industrie nucléaire française (3ème du pays), si ses concurrents se montrent moins coopératifs.
Alors ces coûts et conséquences doivent se mettre dans la balance par rapport aux cases 1 ou 3, où l’on utiliserait des ressources et expertises françaises (qui sont d’ailleurs plutôt disponibles suite à l’arrêt du projet ASTRID) pour explorer cette technologie de génération 4 dans le contexte français, tisser des liens avec la communauté internationale et apporter une pierre à l’édifice d’un futur système d’énergie mondial bâti en grande partie sur la fission nucléaire à base de combustibles liquides.
Nous savons que la technologie des réacteurs à sels fondus fonctionne : le programme MSRE au Laboratoire national d’Oak Ridge l’a démontré entre 1965 et 1969. Est-ce vraiment raisonnable de parier sur l’échec de son déploiement à une échelle industrielle ?
Demain soir, Emmanuel Macron s’adressera aux français pour faire un point d’avancement sur la crise du COVID-19, et pour évoquer le sujet délicat de la fin du confinement. Beaucoup de certitudes, de convictions ayant été balayées, certains lui demandent que le « monde d’après » tienne compte davantage des enjeux climatiques. Nous sommes en guerre, et monsieur Macron a une opportunité rêvée de changer la direction du pays en ce qui concerne la production d’énergie.
Que dira-t-il ?
Dans cette période de libertés restreintes nous avons toujours le droit, le devoir même, de rêver.
On peut comprendre que certains ont du mal à croire une telle promesse, venant d’un secteur nucléaire qui a tant de mal à respecter ses engagements, que ce soit pour les temps de construction ou pour le coût des centrales.
Mais un réacteur à sels fondus est conçu autour d’un combustible liquide. C’est une technologie fondamentalement différente des réacteurs à eau pressurisée qui sont exploités dans toutes les centrales nucléaires françaises aujourd’hui.
Selon Jean-Marc Jancovici, en caricaturant à peine, le cout du nucléaire est à 30% un « cout technique » […] et à 70% le « cout de la précaution » (ce que d’aucuns pourraient appeler le « cout de la trouille »
Pour travailler de façon rationnelle sur cette trouille, les ingénieurs spécialistes dans les études de sûreté utilisent un outil appelé « arbre de défaillances », qui permet de représenter graphiquement les combinaisons possibles d’événements qui permettent la réalisation d’un événement indésirable prédéfini. Le dialogue entre un vendeur de réacteur comme Framatome et une autorité de sûreté s’articule autour de cet arbre de défaillances.
Avec 60 ans d’expérience dans la conception, construction et exploitation des réacteurs à eau pressurisée, l’arbre de défaillances pour cette technologie est largement connu et documenté, et c’est pourquoi le niveau de sûreté de ces machines est excellent.
Mais c’est un grand arbre.
Il y a une relation assez directe entre la taille de l’arbre de défaillances et le coût de la centrale. Alors que le concept fondamental du réacteur n’a pas changé depuis 60 ans, le retour d’expérience des incidents et accidents nucléaires a ajouté de nouvelles branches, brindilles et feuilles à l’arbre de défaillances. Et chaque feuille doit être couverte par au moins un système de sûreté pour assurer une probabilité d’accident très faible, ce qui fait augmenter le coût.
Le paradigme actuel est qu’on a tellement de retour d’expérience avec le réacteur à eau pressurisée qu’il est pratiquement impossible de changer le concept. On doit vivre avec les dangers qui sont intrinsèques à ce concept et travailler pour réduire les risques. Dans le diagramme ci-dessous, cela implique de suivre la flèche bleue :
Revenons à l’exemple de l’EPR, qui est un exemple type de ce paradigme. Dans un réacteur à eau pressurisée, la perte de la capacité à refroidir le réacteur est un dysfonctionnement grave qui peut avoir comme conséquence une fusion du cœur. Les pompes de refroidissement qui font circuler l’eau pressurisée autour des assemblages de combustible doivent fonctionner à tout moment. Des branches conséquentes de l’arbre de défaillance sont dédiées à l’analyse des risques associés à ce danger.
Et si on perd l’alimentation électrique des pompes ?
On démarre un générateur diesel de secours pour rétablir le courant.
Et si le générateur de secours est en panne ?
On a un autre générateur de secours à côté du premier.
Et si les deux souffrent d’une faute commune ?
Un troisième générateur de secours, fabriqué par un autre fournisseur, est installé à côté des deux autres.
Et si le bâtiment qui contient les générateurs est endommagé ou détruit (inondation, chute d’avion, explosion terroriste…) ?
Dans un autre bâtiment de l’autre côté de la centrale, il y a 3 autres générateurs de secours.
On comprend facilement que cette stratégie de redondance est un fort inducteur de complexité, de coût, et de temps pour la conception, délivrance de permis, construction & mise au point. Quand on suit la flèche bleue, le coût augmente.
Les architectes atomiques qui sont à l’œuvre dans la conception des réacteurs à sels fondus ont un paradigme différent. Pour réduire le coût d’une centrale, le concept peut être simplifié si on réduit ou élimine les dangers.
Avec un combustible liquide, tout un tas d’outils, d’astuces et de solutions élégantes et ingénieuses sont à la disposition de l’architecte qui sont tout simplement impossibles à mettre en œuvre quand le combustible est un solide. En suivant la flèche verte on a tendance à réduire le coût, par un grand élagage de l’arbre de défaillances :
Pression
Dans un réacteur à eau pressurisée, une énergie potentielle énorme est stockée dans l’eau chaude sous pression. Si elle est relâchée soudainement, cette eau présente le danger de se transformer en vapeur et de propulser des matières radioactives dans l’environnement. L’accumulation de produits de fission gazeux dans les gaines de combustible représente un deuxième danger de pression.
Dans un réacteur à sels fondus, le combustible liquide est à pression atmosphérique. Ces dangers sont éliminés.
Terme source volatil
Le terme source – les types et quantités de matières radioactives ou dangereuses rejetées dans l’environnement à la suite d’un accident – représente un danger différent en fonction de son état.
Les isotopes radioactifs qui sont à l’état solide ou liquide n’iront pas loin en cas d’accident. Mais ceux qui sont à l’état gazeux peuvent être dispersés dans l’atmosphère dans un nuage radioactif capable de contaminer de vastes surfaces.
Dans un combustible conventionnel à oxyde solide certains produits de fission qui posent un risque pour la santé humaine, comme le césium et l’iode, sont volatils – ils existent à l’état gazeux.
Dans un combustible à sels fondus ces isotopes sont confinés chimiquement par le liquide ionique, avec une pression de vapeur saturante quasiment nulle. La quantité de terme source volatil est réduite par un facteur d’environ un million. Le danger qui contribue le plus à la « trouille » de l’énergie nucléaire est pratiquement éliminé.
Contrôle actif de la réactivité
Dans un réacteur à eau pressurisée, la puissance du réacteur est contrôlée à l’aide de barres de contrôle qui absorbent des neutrons.
Quand on veut augmenter la réactivité on lève les barres de contrôle. Moins de neutrons sont absorbés et la réaction en chaîne accélère. Quand on veut réduire la réactivité ou arrêter le réacteur on baisse les barres de contrôle. C’est un système de contrôle actif, piloté par des mécanismes, par des logiciels et par des humains. Une défaillance peut mettre le réacteur dans un état instable et être à l’origine d’un accident de criticité.
Un réacteur à sels fondus est un système homéostatique, autorégulant, où le contrôle de la réactivité est géré passivement, sans barres de contrôle. Quand la température du combustible augmente, le liquide se dilate. Chaque atome se trouve un petit peu plus loin des autres, et la probabilité de fissionner un noyau lourd diminue, donc la réactivité et la puissance diminuent aussi. Quand la température baisse, le liquide se contracte et la puissance augmente. Les lois de la physique sont aux commandes.
Dans tous les réacteurs nucléaires, la chaleur est générée de deux manières :
La fission de noyaux lourds d’atomes, qui génère deux atomes plus petits appelés produits de fission (environ 89% de la chaleur produite)
La désintégration des produits de fission radioactifs (les 11% de chaleur restants)
On peut arrêter la fission à tout moment. Dans un réacteur à eau pressurisée par exemple on fait tomber les barres de contrôle dans le cœur – après 2 secondes il n’y a plus de fission. Mais il est impossible d’arrêter la désintégration des produits de fission. Dans un combustible solide, cette chaleur doit passer par conduction à travers la matière de chaque pastille, et ensuite par conduction à travers la gaine pour arriver dans l’eau de refroidissement. Il est essentiel d’évacuer la chaleur pour éviter une montée en température dangereuse qui peut finir par une fonte des pastilles de combustible, d’où l’importance des pompes dans un réacteur à eau pressurisée, pour assurer un refroidissement actif, et des générateurs de secours évoqués plus haut pour assurer un fonctionnement en permanence de ces pompes.
Un combustible liquide profite du phénomène physique de la convection pour transporter la chaleur produite par les produits de fission vers les parois du réacteur, où elle peut être évacuée par des systèmes passifs qui ne nécessitent aucune intervention humaine.
Dans un réacteur nucléaire, les matériaux utilisés peuvent être une source de dangers. Les pastilles de combustible solide dans un réacteur à eau pressurisée sont revêtues d’une gaine en alliage de zirconium, un matériau qui a beaucoup d’avantages pour le fonctionnement du réacteur. Mais le zirconium peut réagir chimiquement avec l’eau autour des gaines si elles ne sont pas refroidies correctement, dégageant de l’hydrogène :
Pour gérer ce danger, les réacteurs EPR sont équipés de combineurs, capables de reconvertir l’hydrogène en eau, un système qui augmente le coût du réacteur.
On peut mentionner ici les réacteurs à neutrons rapides refroidis avec du sodium liquide. Le sodium est un matériau très intéressant pour la physique d’un réacteur, mais qui présente des challenges lourds (et donc chers) dans la gestion de sa réactivité chimique :
Mais ce même sodium, dans sa forme ionique et combiné avec un autre élément réactif – le chlore – vous en avez dans votre cuisine.
C’est justement parce que les sels sont composés d’éléments très réactifs qu’une fois combinés avec une liaison ionique ils forment des substances chimiquement très stables. Que se passe-t-il s’il y a une fuite dans un réacteur à sels fondus ?
Prolifération
Les vendeurs de double vitrage ne parlent plus de vitrage « anti-effraction », préférant le terme « retardataire d’effraction ». Si un cambrioleur veut casser votre fenêtre, il y arrivera s’il a assez de temps.
Pour la prolifération nucléaire c’est un peu pareil – dès qu’on utilise des matières fissiles il est impossible d’éliminer totalement le danger de leur contournement pour des utilisations militaires ou terroristes. Cette branche de l’arbre de défaillance ne peut pas être coupée, mais elle peut être élaguée si on rend la vie extrêmement fastidieuse pour une organisation avec de telles intentions.
Les réacteurs à sels fondus ont plusieurs attributs qui réduiraient ce danger :
Ils peuvent être alimentés par des combustibles avec des niveaux d’impuretés désavantageux pour un malfaiteur.
Le combustible dans le réacteur est protégé par le rayonnement intense des produits de fission.
Les combustibles peuvent être « dénaturés » avec de l’uranium naturel.
Si un retraitement en ligne est utilisé, les déchets peuvent être exempts de matières fissiles.
Si le cycle de combustible thorium – uranium est employé, la matière fissile est protégée par les descendants de l’Uranium-232, très radioactifs.
Il n’est pas nécessaire d’utiliser de l’uranium hautement enrichi
Réserve de réactivité
Les combustibles solides sont placés dans un réacteur à eau pressurisée pour une période typiquement de 12 à 18 mois. Pour assurer un fonctionnement à pleine puissance à la fin de cette période il faut commencer le cycle avec une réserve de matière fissile. En début de cycle, sans les barres de contrôle, le réacteur serait en état de sur-criticité.
Pendant le cycle, la réaction en chaîne est empoisonnée par le Xénon-135, un produit de fission gazeux qui absorbe beaucoup de neutrons et qui peut provoquer des oscillations de puissance. Ce gaz est produit à l’intérieur de la matière solide du combustible, et reste bloqué dans sa structure. Il est nécessaire de prévoir un surplus de réactivité pour compenser la réactivité perdue par l’absorption des neutrons par le Xénon.
Dans un combustible liquide, les produits de fission gazeux comme le Xénon forment des bulles et sortent du combustible en remontant à la surface du liquide. Avec la possibilité d’ajouter de la matière fissile pendant un cycle, le danger de la réserve de réactivité en début de cycle peut être fortement réduit.
Liquide –> gaz
Dans la production d’énergie, une température plus élevée rime avec efficacité dans la conversion de puissance. Les concepteurs des réacteurs à eau pressurisée rêvent de faire grimper leurs températures de fonctionnement de quelques degrés, pour extraire du système davantage de mégawatts utiles d’énergie nucléaire.
Mais l’eau dans ces réacteurs doit rester à l’état liquide, sinon on met le système dans un état dangereux. Dans le diagramme température / pression ci-dessous, il faut éviter de se rapprocher trop de la ligne entre la région verte et la région orange.
Une façon de s’éloigner de cette ligne limite, c’est d’augmenter la pression (par exemple, un réacteur EPR fonctionne à 155 bars). Mais plus de pression implique plus de danger, et une plomberie plus épaisse, donc plus chère. Le pauvre concepteur est tiré dans tous les sens :
Augmenter la température pour plus de valeur !
Baisser la pression pour réduire le coût !
Pas trop proche de la limite pour la marge de sûreté !
Fonctionnant à pression atmosphérique, le combustible dans un réacteur à sels fondus est typiquement à une température autour de 700°C, donc l’efficacité dans la conversion de puissance passe de 33% à 45-50%. La marge de sûreté est beaucoup plus grande puisque les sels fondus ont un point d’ébullition typiquement autour de 1400°C. Tranquille.
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Travailler au niveau du concept pour éliminer ou réduire les dangers, au lieu de réduire les risques d’un concept connu, est un nouveau paradigme dans l’énergie nucléaire. Les architectes atomiques qui ont fait ce changement de paradigme sont déjà en dialogue avec des autorités de sûreté – au Canada, en Chine, aux Etats-Unis et ailleurs, mais pas en France. Toujours à la recherche du meilleur compromis entre valeur, coût et temps, la fission liquide les aide à élaguer leurs arbres de défaillances, pour un dialogue plus serein, et une énergie nucléaire plus sûre et moins chère.
La vie est pleine d’arbitrages. Que le choix soit majeur comme où habiter, ou mineur comme l’achat d’un produit au supermarché, nous pesons constamment la valeur de nos décisions contre leur coût.
La France a décidé dans les années 1970 de produire une grande partie de son électricité à partir d’énergie nucléaire. En 2015, 58 réacteurs à eau pressurisée dits de « génération 2 » ont produit 76,3% de son électricité. Même si un réacteur nucléaire est une machine très chère, l’énergie nucléaire a beaucoup de valeur – elle permet de produire de vastes quantités d’énergie en sécurité, de façon fiable 24h/24h, sans envoyer dans l’atmosphère du CO2 et d’autres polluants.
Pour mesurer subjectivement la valeur de l’énergie nucléaire, la quantité d’énergie produite est la première considération, mais les technologies qui permettent de gagner en sécurité, fiabilité, propreté et durabilité apportent aussi de la valeur.
Imaginons un graphique de valeur contre coût.
En rouge la partie avec faible valeur et coût élevé
En vert la partie avec valeur élevée et coût faible.
Plaçons la technologie actuelle des réacteurs nucléaires de génération 2 au milieu de ce graphique :
A partir de cet état des lieux, différentes options sont disponibles.
EPR
On peut par exemple aller vers la technologie de génération 3 (ou 3+) comme le réacteur EPR actuellement en construction à Flamanville.
Cette technologie a de nombreux avantages en termes de sécurité par rapport à la génération 2, avec l’ajout de nouveaux systèmes. Un réacteur EPR est également plus puissant, avec une capacité de 1 650 MWe. La technologie a donc plus de valeur que la génération 2.
Mais la génération 3 est bien plus chère que la génération 2. Le planning du projet ayant été repoussé plusieurs fois, l’estimation pour le coût du réacteur Flamanville 3 est actuellement 10,5 milliards d’euros (soit 6,36 €/W).
ASTRID
Sinon, il y a l’option de la génération 4, où la France développe le projet ASTRID, qui a pour objectif de relancer la filière des réacteurs à neutrons rapides au sodium, suite aux réacteurs expérimentaux Rapsodie, Phénix et Superphénix. ASTRID est réputé être aussi sûr que les réacteurs de génération 3+, mais apporte de la valeur en fermant le cycle nucléaire pour apporter une vraie réponse au problème de la durabilité.
Dans les mots de monsieur Nicolas Devictor, chef du programme ASTRID au CEA :
« En France, toutes les parties sont d’accord pour dire qu’un réacteur à neutrons rapides refroidi au sodium sera toujours plus cher qu’un réacteur à eau pressurisée. Toujours. »
« Il y a un service par contre qui n’est pas le même. Un réacteur à neutrons rapides – c’est un service sur le cycle, sur la gestion des matières. C’est de l’indépendance énergétique en partie aussi dont on parle, parce qu’en France on a des stocks d’uranium importants. On a un stock de Plutonium significatif aussi. »
Donc ASTRID, comme la génération 3, c’est plus de valeur pour plus de coût.
Une autre option est disponible – celle des petits réacteurs modulaires.
Petits réacteurs modulaires
Assemblés en usine et livrés à la centrale par chemin de fer ou camion, leur petite taille permet une réduction importante du coût, et un financement plus facile.
Mais avec une puissance typiquement entre 50MWe et 300MWe, il faut construire plusieurs réacteurs pour produire la même quantité d’électricité qu’un réacteur de génération 2. Donc cette technologie présente moins de coût pour moins de valeur.
Toutes ces options technologiques utilisent un combustible à l’état solide. Plaçons les sur notre graphique de valeur vs coût :
Toutes les technologies ont un seuil de coût minimum. Quand on choisit le concept de la technologie, on choisit aussi son seuil de coût. Le seuil de la fission solide empêche l’industrie nucléaire actuelle de quitter la zone jaune.
La vraie innovation, ce serait une technologie qui nous rapproche du smiley vert – plus de valeur pour moins de coût.
Et la fission liquide peut faire cela. Les technologies en développement de réacteurs à sels fondus ont un coût réduit à cause de leur sécurité intrinsèque.
De loin le plus grand avantage vient de la chimie des sels fondus. Quand les produits de fission sont créés dans un liquide ionique, ils sont enfermés dans ce liquide qui est chimiquement très stable. Les liaisons fortes entre les atomes les empêchent de sortir du liquide, donc le premier niveau de confinement est assuré par la chimie. On agit directement pour réduire le danger du système de réacteur.
Les sels qu’on utilise sont liquides jusqu’à des températures très élevées, donc le système fonctionne à pression atmosphérique. Tous les problèmes de plomberie qui sont associés avec une opération à pression élevée sont éliminés.
Avec un combustible liquide on peut appliquer plein d’astuces dans la conception de l’architecture du réacteur, qui aident aussi à simplifier la conception et réduire le coût.
En construisant les réacteurs en usine, un peu comme pour les avions, on peut s’inscrire dans la démarche des petits réacteurs modulaires, ce qui apporte aussi un gain de coût. On n’assemble pas les airbus dans les aéroports.
Et dans la production d’énergie thermique, plus c’est chaud, plus c’est utile. Les réacteurs à sels fondus fonctionnent à une température beaucoup plus élevée que le nucléaire actuel – environ 700°C au lieu de 350°C, et ça ouvre la porte à d’autres marchés que l’électricité, comme la chaleur industrielle, la production de carburants de synthèse, ou le dessalement de l’eau de mer.
Ces petits réacteurs modulaires auront des tailles entre 30MWe et 300MWe. Leur commercialisation est attendue dans les années 2020.
Le réacteur à sels stables (SSR) de Moltex Energy permettrait, avec un coût similaire en Euros par Watt, de remplacer les REP de génération 2 et 3.
D’une puissance minimum de 300MWe, l’ajout de modules de 150MWe porte sa puissance maximum à 1200MWe.
Et les travaux du CNRS et de l’équipe européenne du projet SAMOFAR sur le réacteur MSFR nous montrent le chemin vers une filière à combustibles liquides tout aussi durable que la filière des réacteurs à neutrons rapides refroidis au sodium, mais avec une fraction du coût.
Le seuil technologique de la fission liquide est un nouveau paradigme pour l’énergie nucléaire.
Avant d’aller sur Mars, avant de faire la fusion nucléaire ou les voitures autonomes, faisons déjà ce changement fondamental pour remplacer les combustibles nucléaires solides par des liquides, pour faire la fission nucléaire correctement.
Une fission nucléaire intrinsèquement sûre, fiable, propre et durable, ramenée à un coût qui permettra de concurrencer les carburants fossiles, peut permettre à l’humanité de simultanément augmenter sa prospérité et réduire son impact sur l’environnement.
Plus de valeur et moins de coût. C’est ça le vrai progrès.
L’architecture du Réacteur Intégral à Sels Fondus, en développement chez Terrestrial Energy, a complètement changé le paradigme technique et économique de l’énergie nucléaire. Les réacteurs actuels, qui coûtent des milliards d’euros, doivent être rentabilisés sur une période la plus longue possible, ce qui est en conflit avec l’usure inévitable des composants du réacteur à cause du flux de neutrons de la réaction en chaîne.
Dans l’architecture de Terrestrial, tous les composants qui vont s’user font partie d’un unité cœur qui est scellé en usine, livré par camion et installé dans la centrale dans un silo sous le niveau de la terre. La sécurité intrinsèque du combustible liquide aux sels fondus a permis à Terrestrial de réduire le coût de cet unité à un point où il peut être rentable avec une durée de vie de juste sept ans. Du coup, les questions sur la durée de vie des matériaux, et sur la corrosion par les sels fondus sont maitrisées.
Le réacteur nucléaire rapide à sels fondus, ou MSFR (pour Molten Salt Fast Reactor) est étudié par le CNRS au Laboratoire de Physique Subatomique & Cosmologie (LPSC) à Grenoble.
Le combustible liquide de ce réacteur apporte une simplicité de conception et une sécurité intrinsèque, avec une grande flexibilité d’opération qui serait très complémentaire avec les énergies renouvelables, pour les problèmes de suivi de charge.
Noël 2015 – Renouvelables : une production intermittente allant du simple au triple. Cliquez sur l’image pour visiter le site du Réseau de Transport d’Électricité, avec des données en temps réel.
Dans le domaine de la production d’électricité, on appelle suivi de charge la pratique qui consiste à faire varier la puissance de fonctionnement d’une centrale de façon à l’adapter aux variations de la demande. Plus on produit de l’électricité avec des sources renouvelables non dispatchables comme le solaire et l’éolien, plus les autres sources dispatchables doivent s’adapter rapidement pour suivre la charge globale des consommateurs.
Pour les centrales nucléaires actuelles, un changement de puissance trop rapide peut endommager les crayons de combustible solide. En fonction du type de réacteur le changement de régime est limité à 1% – 5% de la puissance maximale par minute.
Un réacteur à sels fondus n’a pas les mêmes limitations – son combustible est un liquide. Pour illustrer la capacité de suivi de charge du réacteur MSFR, l’équipe CNRS à Grenoble a realisé des calculs de couplage neutronique et thermohydraulique sur des segments d’1/16ème du cœur, chacun avec leur unité de pompe / échangeur.
En effet, la performance neutronique du réacteur est impactée par les changements thermo-hydrauliques, et sa performance thermo-hydraulique est impactée par les changements neutroniques. Les calculs et simulations font partie de la soutenance de thèse d’Axel LAUREAU, présentée le 16 octobre 2015.
Une variation de puissance de 33% en une minute a été simulée. On demande au réacteur de passer d’une puissance de 2GW à 3GW en 60 secondes – ce sont les lignes rouges dans l’image ci-dessous.
Dans chaque illustration colorée en bas de l’image, on observe deux fois 1/16ème du cœur : à gauche la distribution de puissance produite dans le combustible liquide, et à droite la distribution de température.
Grâce à la propriété de contre-réaction forte du combustible liquide, le réacteur se comporte très bien et en toute sécurité lors de cette transition. Une réduction de puissance rapide de 3GW à 2GW en 60 secondes est également illustrée, par les lignes bleues.
Cette méthode de calcul permet d’aller plus loin et de simuler des scénarios accidentels, pour évaluer la sûreté du réacteur. Dans les vidéos suivantes un incident de sur-refroidissement et un incident d’insertion de réactivité sont illustrés. ATTENTION ! Les échelles de temps sont logarithmiques !
Dans cette simulation le réacteur est initialement dans un état stable avec une faible puissance de 0,1GW (100MW). L’incident simulé est un sur-refroidissement par le circuit intermédiaire, où la température du sel dans ce circuit est instantanément modifiée pour représenter une puissance extraite de 3GW – un événement peu probable considéré comme un cas enveloppe.
La marge à la criticité prompte est de -125pcm (=0.125%), elle représente la contribution des neutrons retardés à la réaction en chaine, et correspond à la réserve de réactivité insérable avant que les neutrons prompts ne pilotent seuls et abruptement la réaction en chaine. Pour éviter cette situation de sur-criticité prompte, on doit rester en-dessous de la ligne de 0 pcm.
Le sel combustible dans l’échangeur est refroidi. Il est transporté par la pompe et vers 0,5 secondes ce sel refroidi commence à rentrer dans le cœur du réacteur, ce qui augmente la réactivité. Vers 1,0 secondes, la puissance commence à monter, ce qui fait monter la température du sel. La dilatation du liquide contribue à réduire la réactivité, et cette contre-réaction est bien supérieure à l’effet du sur-refroidissement : après 1,5 secondes la réactivité atteint un pic avant de redescendre vers son état initial de -125 pcm. Après 3 secondes, la puissance commence à se stabiliser sur la puissance extraite de 3GW.
Conclusion : très bonne capacité du réacteur à compenser un incident de sur-refroidissement de 0,1 à 3GW.
Dans cette simulation le réacteur est initialement dans un état stable de production d’énergie, à sa puissance nominale de 3GW. L’incident simulé est une insertion de réactivité de 1000 pcm (1 pcm = 1 pour cent mille soit 1% ici) en 1 seconde – un événement peu probable considéré comme un cas enveloppe.
La marge à la criticité prompte est de -125pcm (=0.125%), elle représente la contribution des neutrons retardés à la réaction en chaine, et correspond à la réserve de réactivité insérable avant que les neutrons prompts ne pilotent seuls et abruptement la réaction en chaine. Pour éviter cette situation de sur-criticité prompte, on doit rester en-dessous de la ligne de 0 pcm.
Quand on commence à insérer de la réactivité, la puissance et donc la température commencent à monter. Mais comme le combustible est un liquide il se dilate, ce qui contribue à réduire la réactivité. Cette contre-réaction permet de compenser parfaitement l’insertion de réactivité. Après 0,1 secondes la réactivité atteint un pic avant de redescendre vers son état initial de -125 pcm.
Conclusion : très bonne capacité du réacteur à compenser une insertion rapide de réactivité.
EPD a été créée en 2014 suite à l’annonce d’un financement de £100 000 du Technology Strategy Board, organisme stratégique du gouvernement britannique en matière d’innovation. Leur étude a été suivie par les universités d’Oxford et Cambridge, avec comme objectifs de :
Identifier les développements récents dans ce domaine
Comparer les technologies offertes par 6 entreprises
Proposer la technologie la plus adaptée pour le développement d’un prototype de réacteur au Royaume-Uni
Le rapport, publié en août 2015, est un document de 75 pages en anglais, disponible en format .pdf par simple clic sur ce lien. Chaque chapitre se termine par quelques lignes de synthèse, traduites en français ci-dessous :
Résumé
Les auteurs de ce rapport recommandent à tous les intéressés qu’ils devraient faire d’urgence les investissements nécessaires, ainsi qu’un engagement pour procéder avec un programme de réacteur à sels fondus, y compris un prototype de démonstration tel qu’identifié par cette étude.
1. Opportunités & aperçu de l’industrie
Le Royaume-Uni a un budget de R&D nucléaire inexistant par rapport aux autres grands pays.
Il existe une opportunité pour le Royaume-Uni d’avoir une part de £240 milliards dans un marché international du nucléaire de £1000 milliards d’ici 2030. Des RSF à combustible liquide peuvent être développés au Royaume-Uni pour alimenter ce marché.
Les RSF peuvent avoir le potentiel d’être plus économiques et sont plus sûrs que les technologies d’aujourd’hui. Les RSF peuvent traiter les stocks de déchets et de plutonium.
La prospérité, la consommation d’énergie, le gaz à effet de serre et la croissance démographique sont apparemment tous liés. Avec une source d’énergie propre et pas chère, ils peuvent tous être stabilisés.
Une action immédiate du gouvernement britannique peut lancer la technologie des RSF.
2. Concepts de RSF évalués par cette étude
La recherche et le développement mondiaux des RSF sont actuellement dirigés par la Chine. Ailleurs, de petites start-ups avec des nouveaux concepts innovateurs sont prometteuses.
Six propositions sont examinées pour leur aptitude en tant que prototype de démonstration au Royaume-Uni. Toutes sont considérées comme des propositions valables à ce stade de la conception.
Le réacteur à sels stables de Moltex Energy apporte simplicité et avantages pour le Royaume-Uni en particulier.
3. Contexte historique
Le réacteur à eau pressurisée a été développé pour le programme de la défense et a été repris pour la production d’électricité.
Le RSF en tant que concept a été démontré avec succès dans les années 1960. Il ne répondait pas aux exigences de la défense et a été arrêté.
4. Une introduction à la technologie des RSF à combustible liquide
L’énergie nucléaire a une densité énergétique beaucoup plus élevée que d’autres sources.
Le combustible des RSF est dissous dans un sel liquide, ce qui apporte de nombreux avantages.
Ils opèrent dans un spectre rapide ou thermique, avec un grand choix de cycles de combustible.
5. Avantages des RSF
Les RSF peuvent être conçus avec une sécurité passive complète et aucune possibilité pour une dispersion généralisée de substances radioactives.
Ils ont un taux élevé d’utilisation de combustible et produisent peu de déchets à vie longue.
Les coûts d’une installation peuvent être comparables aux combustibles fossiles.
Les RSF offrent plus d’avantages que les autres technologies existantes ou avancées.
6. Défis des RSF
La technologie des RSF n’a jamais été disponible dans le commerce.
L’approbation réglementaire sera un processus long et coûteux.
L’expérimentation sera nécessaire pour certains nouveaux concepts et applications de matériaux.
L’obtention de financement est difficile en raison du long engagement requis et le risque élevé de mettre en œuvre une technologie de rupture dans un environnement très réglementé.
7. Réglementation nucléaire
Aucune expérience n’existe pour l’homologation d’un prototype de réacteur ou d’un nouveau site.
La charge réglementaire pour une technologie innovante est de la responsabilité du vendeur.
La véritable innovation est sévèrement limitée par le processus actuel.
8. Sélection du site
Le Royaume-Uni n’a pas d’installations pour la démonstration de nouvelles technologies de réacteurs.
Le processus de développement et le calendrier seront grandement simplifiés si un site avec une licence existante peut être utilisé.
Bien que des avantages sont trouvés dans l’ensemble des modèles de réacteurs étudiés, le rapport conclut que le Réacteur à Sels Stables, la conception proposée par Moltex Energy, est la meilleure option à poursuivre. Le Réacteur à Sels Stables est un réacteur à spectre rapide de type piscine, mais sa caractéristique unique par rapport aux autres conceptions est que le combustible est statique. Pour la plupart des réacteurs à sels fondus, le liquide hautement radioactif est pompé activement à travers un échangeur de chaleur tandis que dans la conception de Moltex Energy les sels fondus radioactifs (composés de combustible nucléaire usé mélangé avec du chlorure de sodium pour réduire son point de fusion) sont contenus dans des tubes métalliques, semblables aux crayons de combustible dans les réacteurs traditionnels. Le flux de sels fondus dans les tubes est créé entièrement par convection naturelle, sans pièces mobiles, éliminant la possibilité de défaillance des pompes. Le bassin de liquide de refroidissement contient un autre type de sels fondus ce qui donne au réacteur une sécurité intrinsèque car toute fuite de combustible radioactif est mélangée et diluée dans ce grand bain.
Contrairement à tous les autres modèles de réacteurs à sels fondus, cette conception n’est pas un dérivé du réacteur expérimental à sels fondus développé au laboratoire national d’Oak Ridge (où les RSF ont été initialement développés dans les années 1960), mais plutôt une vraie conception du 21e siècle. Avec toute une série d’autres avantages, le Réacteur à Sels Stables est conçu de telle sorte que tous les composants peuvent être construits dans des segments et assemblés sur le site d’une centrale. Cette conception modulaire est beaucoup plus simple et moins chère que les réacteurs d’aujourd’hui, ce qui permet d’envisager un déploiement d’autant plus avantageux.
Le rapport conclut que ce réacteur conçu au Royaume-Uni, « en raison de sa relative simplicité et des obstacles techniques relativement faibles et peu nombreux, est la configuration la plus appropriée pour un développement immédiat à l’échelle prototype au Royaume-Uni ».
« Je détermine ce dont le monde a besoin, puis je cherche à l’inventer. »
– Thomas Edison
En 2015 le monde a besoin, plus que jamais, d’une source d’énergie qui est fiable, sûre, durable, propre et bon marché.
« Notre avenir énergétique est défini par une montagne. Cette montagne se crée et se construit devant nous, et va être construite sur les deux prochaines décennies, pour la prochaine génération.
[Cet avenir] est basé sur une demande croissante d’énergie primaire dans les économies non-OCDE. Cette demande d’énergie est construite par six milliards de personnes, qui désirent le mode de vie de la classe moyenne que nous avons aujourd’hui en Occident.
Si l’économie mondiale va fournir cette énergie pour répondre à ce désir, il faut énormément d’énergie propre. »
Terrestrial Energy est une entreprise privée canadienne avec plus de 30 personnes, qui cherche activement à inventer ce dont le monde a besoin, à travers la technologie des réacteurs nucléaires à sels fondus. Dans une présentation en avril 2015 son PDG Simon Irish a expliqué, du point de vue d’un financier, l’énorme opportunité économique offerte par cette technologie.
« La fourniture d’énergie mondiale est probablement 5% du produit mondial brut, $3,500,000,000,000 par an.
La valeur des fonds propres des compagnies d’énergie d’aujourd’hui est de $5,000,000,000,000, qui est 7,6% de la capitalisation boursière du monde. La valeur d’entreprise de ces sociétés est encore plus. Il y a de gros enjeux au cours des deux prochaines décennies dans cette zone. »
« Si on pouvait conquérir [le marché de remplacement des centrales à charbon] d’une manière incontestée avec un petit réacteur modulaire, compétitif par rapport aux alternatives aux combustibles fossiles, ce serait une opportunité très, très importante. »
Le produit en développement chez Terrestrial Energy est nommé « Réacteur Intégral à Sels Fondus« (en anglais: Integral Molten Salt Reactor, IMSR). C’est un petit réacteur modulaire qui a l’objectif d’être le plus simple et le moins cher possible, pour démocratiser l’énergie auprès d’une population la plus large possible, et ainsi lutter contre le réchauffement climatique et accroître la prospérité de l’humanité.
L’opportunité économique que représente cette technologie est décrite en plus de détail sur le site internet de Terrestrial Energy. En mai 2015 il était indiqué sur ce site que « L’IMSR peut produire de l’énergie à un coût moyen actualisé de $0,04 / kWh », une phrase retirée depuis mais qui représente certainement l’ambition de l’entreprise.
Imaginons pour un instant un monde où l’électricité propre coûte $0,04 / kWh…
L’IMSR se décline en 3 tailles, pour conquérir différents segments du marché de l’énergie.
L’IMSR80 génère 80 mégawatts de chaleur, ou 33 mégawatts d’électricité
L’IMSR300 génère 300 mégawatts de chaleur, ou 141 mégawatts d’électricité
L’IMSR600 génère 600 mégawatts de chaleur, ou 291 mégawatts d’électricité
La taille relativement petite de ces réacteurs permettrait de les construire en usine et les livrer préfabriqués sur le site d’une centrale nucléaire, en contraste avec les grands réacteurs proposés par l’industrie nucléaire traditionnelle, tel que l’EPR d’Areva (maintenant EDF…) avec ses 4500 mégawatts de chaleur et 1650 mégawatts électriques.
Mais les économies d’échelle offertes par une production en série des réacteurs sont éclipsées par l’opportunité présentée par le changement d’un combustible nucléaire solide à un combustible LIQUIDE. Dissoudre l’uranium ou le thorium dans un mélange de sels fondus permet de concevoir un système d’énergie qui fonctionne à pression atmosphérique, avec des substances qui sont chimiquement très stables. En effet, la chimie des sels fondus offre une première barrière de confinement efficace pour les produits de la réaction de fission. Et cette sécurité intrinsèque permet de concevoir un système bien moins cher.
Le coût de l’électricité nucléaire est largement dominé par le capital nécessaire à la construction d’une centrale. A l’opposé d’une centrale thermique, le combustible nucléaire représente une petite fraction du coût global de l’énergie produite. Et il y a une relation directe entre l’investissement de capital nécessaire pour construire un système d’énergie nucléaire et le profil de sécurité intrinsèque du système de réacteur.
CAPEX = ƒ (profil de sécurité intrinsèque du système de réacteur)
David Leblanc, président et directeur technique de Terrestrial Energy a parlé du développement de l’IMSR à la conférence TEAC7 sur l’énergie du thorium, en juin 2015 (voir cette video). Il présentera un nouvel aperçu au symposium de la World Nuclear Association, le 10 septembre 2015 à Londres.
En tant qu’entreprise privée, Terrestrial Energy ne communique pas sur le niveau d’investissement qu’ils ont obtenu. Mais regardons une sélection des personnes qu’ils ont nommées au sein de leur conseil d’administration, équipe de management et conseil consultatif international (cliquez sur les images pour plus d’information) :
Certaines de ces personnes ont occupé des postes aux plus haut niveaux des administrations, institutions et entreprises de l’Amérique du nord. Clairement, ils sont convaincus de la nécessité de poursuivre cette technologie activement. Les réacteurs à sels fondus de Terrestrial Energy et d’autres jeunes entreprises pourraient bien représenter l’opportunité du 21ème siècle.