Deux écoles

Si on veut concevoir un système reproducteur de volailles, on travail d’abord sur la poule, ou sur l’œuf ?

Dans ce paradoxe éternel, les deux sont interdépendants. Pour résoudre le paradoxe, il faut voir l’ensemble comme un système unique poule – œuf couplé.

Mettons-nous maintenant à la place des scientifiques travaillant au début des années 1940 sur le Projet Manhattan aux Etats-Unis. La conception et construction des bombes nucléaires étant bien engagées ils tournent leur attention à la conception de systèmes produisant de l’énergie à partir de la réaction en chaîne nucléaire, et ils tombent sur un paradoxe. Le cycle de combustible de ces systèmes influence la conception du réacteur, et le réacteur influence la conception du cycle de combustible.

Dans un discours de 1997, Alvin Weinberg a évoqué cette période d’exploration :

« Il y avait deux personnes au laboratoire métallurgique [le Projet Manhattan] : Harold Urey, le chimiste spécialiste des isotopes, et Eugene Wigner, le concepteur du site de Hanford, tous deux lauréats du prix Nobel. Ils soutenaient toujours qu’il fallait examiner si les réacteurs à chaîne — des dispositifs d’ingénierie produisant de l’énergie à partir de la réaction en chaîne — devaient être fondamentalement des dispositifs relevant de l’ingénierie mécanique ou de l’ingénierie chimique. Et Wigner et Urey insistaient pour que l’on s’intéresse à des dispositifs chimiques — c’est-à-dire des dispositifs dans lesquels les éléments combustibles seraient remplacés par des liquides. »

« La Proto-histoire du système des sels fondus« 
Alvin M. Weinberg, ancien directeur du Laboratoire national d’Oak Ridge, 28 février 1997

Dès 1944 Urey et Wigner avaient mis le doigt sur un des paradoxes les plus complexes en matière de conception des systèmes nucléaires. Faut-il concevoir d’abord les réacteurs et adapter le cycle du combustible en conséquence, ou concevoir d’abord le cycle du combustible et construire des réacteurs compatibles ? Dans le système réacteur – cycle de combustible couplé, quelle manière de penser produirait un système global le plus simple ?

Une approche centrée sur la chimie offrait beaucoup d’avantages. Un combustible liquide serait plus simple à préparer en amont du réacteur et plus simple à retraiter en aval. Dans le réacteur le liquide pouvait servir à la fois de combustible, de caloporteur et de modérateur, simplifiant radicalement son architecture.

Mais quel liquide ?

Les chercheurs du laboratoire national d’Oak Ridge lancent le Homogeneous Reactor Experiment, avec des sels d’uranium dissouts dans de l’eau. À l’époque, cette chimie est bien maîtrisée grâce aux travaux du projet Manhattan, et l’eau modère efficacement les neutrons, permettant d’atteindre la criticité avec un uranium faiblement enrichi.

Les premières expériences montrent qu’un réacteur à combustible liquide peut fonctionner. Mais les difficultés apparaissent rapidement. Le rayonnement provoque la radiolyse de l’eau, produisant hydrogène et oxygène, un mélange potentiellement explosif. La solution chaude est aussi très corrosive, et maintenir l’eau liquide à haute température impose un fonctionnement à forte pression.

Peu à peu, les ingénieurs comprennent que si l’idée du combustible liquide est prometteuse, l’eau n’est pas le bon liquide.

C’est alors que deux chercheurs d’Oak Ridge, Raymond C. Briant et Edward S. Bettis, proposent une alternative : dissoudre l’uranium dans des sels fondus. Ces liquides, stables à haute température, ne subissent pas de radiolyse et peuvent fonctionner à haute température mais à basse pression.

C’est ainsi que débute l’histoire d’amour d’Oak Ridge avec les sels fondus comme combustibles et fluides caloporteurs pour réacteurs. Et le reste appartient à l’histoire.

Un papier publié par Weinberg en 1957, citant Briant en auteur posthume, compare les deux manières de penser :

Deux écoles très différentes de conception des réacteurs ont émergé depuis la construction des premiers réacteurs.

Une première approche, illustrée par les réacteurs à combustible solide, considère qu’un réacteur est fondamentalement une installation de génie mécanique ; la rationalisation ultime consiste alors à simplifier les équipements de transfert de chaleur.

L’autre approche, illustrée par les réacteurs à combustible liquide, considère qu’un réacteur est fondamentalement une installation de génie chimique ; la rationalisation ultime consiste alors à simplifier la manipulation et le retraitement du combustible.

Au laboratoire national d’Oak Ridge, nous avons choisi d’explorer cette seconde approche du développement des réacteurs.

R.C. Briant & Alvin Weinberg, “Molten Fluorides as Power Reactor Fuels,” Nuc. Sci. Eng, 2, 797-803 (1957).

Mais malgré tout son potentiel, l’approche centrée sur la chimie et les combustibles liquides a toujours eu du mal à s’imposer – le nucléaire civil est largement une histoire d’une école de pensée centrée sur les réacteurs et les combustibles solides.

Cette manière de penser est l’héritage direct des origines militaires de la technologie. Avec un budget essentiellement illimité, l’objectif du projet Manhattan était clair : produire du plutonium pour les armes. La priorité était donc de maîtriser la réaction en chaîne et de construire des réacteurs capables de générer un flux neutronique suffisant. Les questions de cycle du combustible — recyclage, gestion des matières ou optimisation des ressources — restaient secondaires.

Lorsque le nucléaire civil a émergé après la guerre, cette culture technique s’est naturellement prolongée. Elle reflétait aussi l’état des connaissances de l’époque. Entre les années 1940 et 1960, la physique neutronique progressait rapidement, tandis que la chimie des combustibles irradiés et le comportement des produits de fission restaient beaucoup plus incertains. Concevoir un réacteur avec un combustible solide connu et familier apparaissait donc comme l’approche la plus pragmatique.

Les dynamiques industrielles et politiques ont ensuite renforcé cette orientation. La standardisation internationale des réacteurs à eau légère a finalement structuré tout l’écosystème industriel autour de cette logique.

Pourtant, l’énergie nucléaire est toujours dans son enfance. Pour remplir tout son potentiel à répondre aux enjeux technologiques, sociétales et environnementales du 21ème siècle, pour devenir un choix évident dans tous les vecteurs des marchés féroces de l’énergie, nous aurons besoin des simplifications offertes par les combustibles liquides imaginées par Urey et Wigner, et de la solution du réacteur à sels fondus inventée par Briant et Bettis.

Au fond, l’avenir des technologies d’énergie nucléaire pourrait tenir à une seule école de pensée : une poursuite implacable et intransigeante de la simplicité.

Trois réacteurs à sels fondus au Texas

Howdy !

Pour construire un prototype de réacteur nucléaire avancé il faut un terrain. Le 4 février au Texas quatre entreprises américaines ont trouvé une solution, avec l’annonce par l’Université de Texas A&M qu’une portion de leur campus RELLIS sera dédiée à la construction de quatre réacteurs avancés, dont 3 réacteurs à sels fondus.

Bénéficiant du soutien du gouverneur du Texas Greg Abbot, qui souhaite « mener une renaissance de l’énergie nucléaire », l’association Texas Nuclear Alliance a annoncé avoir sélectionné les technologies de Kairos Power, Natura Resources, Terrestrial Energy et Aalo Atomics.

Une course idéologique

L’émergence internationale des réacteurs à sels fondus n’est pas uniquement une course technologique.

La particularité de cette famille de technologies, avec leurs combustibles nucléaires liquides, est qu’elle offre le plus de potentiel pour faire progresser la production d’énergie décarbonée dont les humains ont plus que jamais besoin, parce que sa sûreté intrinsèque permet de simplifier la conception, sa haute température permet de mieux valoriser l’énergie produite, et elle est plus vertueuses dans la gestion du cycle de combustible.

C’est le Graal.

Mais c’est aussi la famille qui a reçu le moins d’investissement pour son développement et qui a donc aujourd’hui moins de maturité que les autres familles technologiques.

Les grands acteurs dans la course n’ont pas la même idéologie. Chacun a un avis sur la meilleure manière de dépenser l’argent nécessaire pour faire émerger cette technologie.

La Chine était le premier entrant dans la course, en 2011. Elle a démarré son premier prototype en octobre 2023, et nous avons appris cet été que le réacteur TMSR-LF1 sur le campus de Wuwei est un succès qui sera suivi par un deuxième prototype, 30 fois plus puissant, dont la construction démarrera en 2025.

Ces images, annotées en français, sont issues d’un rapport d’impact environnemental publié par la Chine en juillet 2024 qui préfigure la construction du nouveau réacteur de recherche à Wuwei.

Ce nouveau réacteur de recherche sera accompagné d’un centre de recherche sur les sels combustibles à base de thorium, et d’un générateur de 10MW d’électricité utilisant un cycle de CO2 supercritique. A partir de 2030, la Chine commencera à construire des réacteurs modulaires commerciaux d’une capacité de production électrique de 100 MW ou plus.

Bien évidemment, l’organisation et le financement du projet chinois sont entièrement étatiques.

En Amérique du Nord (sans compter les efforts pionniers des canadiens, rapidement écrasés par la force politique de leur grand voisin), les États-Unis se sont réveillés quelques années après les chinois au potentiel de cette technologie qu’ils ont inventée dans les années 1950. Ils ont adopté une organisation libérale, en encourageant des start-ups avec une rhétorique de plus en plus positive, et des aides d’état ciblées pour faire levier sur le financement privé. C’est ainsi que des entreprises comme TerraPower (Bill Gates), Kairos Power ou Natura Resources avancent avec des prototypes de différents concepts de réacteurs à sels fondus.

Activités dans le développement des réacteurs à sels fondus aux États-Unis

Pour développer et industrialiser une nouvelle technologie d’énergie nucléaire il faut avoir les reins solides. Qui sera le gagnant de cette course ? Quelle idéologie, étatique ou libérale, est la mieux adaptée à faire émerger une technologie de rupture, capable de concurrencer les énergies fossiles avec un équilibre gagnant de valeur, coût et temps ?

En Europe, ce sont des questions qui dérangent. Et surtout en France, où depuis toujours l’énergie nucléaire est une affaire d’état. Quand Emmanuel Macron a annoncé en février 2022 que « le CEA appuiera et accompagnera la montée en puissance des start-ups » il a envoyé dans le secteur nucléaire une onde de choc qui se propage toujours. Une couleuvre que certains trouvent trop grosse à avaler.

L’article publié ce matin dans Le Point est symptomatique de ce malaise. En amont d’un Conseil de Politique Nucléaire le 10 décembre 2024 qui doit prendre position sur les technologies (et donc les entreprises) qui seront soutenues, un « conseiller du pouvoir » déclare, comme le dernier cri d’un géant mourant, que « seul l’État peut assumer une recherche sur le long terme dans ce secteur stratégique ».

Il est temps d’arrêter définitivement ce questionnement idéologique en France. Les humains et la nature ont besoin de nouvelles technologies nucléaires plus performantes, et la famille des réacteurs à sels fondus se démarque des autres par son potentiel.

La course sera gagnée par celui qui soutient l’ambition et la vraie innovation. La production d’énergie décarbonée de demain peut être française. Ou elle peut adhérer à une idéologie chinoise. Ou américaine.

Le conseiller du pouvoir a raison quand il dit que « Le président va devoir prendre une décision ».

Démarrage en Chine

Le réacteur à sels fondus TMSR-LF1

« Votre plan de mise en service d’un réacteur expérimental à sels fondus […] est acceptable et est par la présente approuvé. »

C’est avec ces mots le 2 août 2022, que le ministère chinois de l’Écologie et de l’Environnement a autorisé le démarrage du réacteur TMSR-LF1 de 2 MWt sur le campus de Wuwei dans le province du Gansu.

Ce sera la première mise en service d’un réacteur à sels fondus depuis le réacteur expérimental MSRE au laboratoire national d’Oak Ridge aux États-Unis, qui a fonctionné avec succès entre 1965 et 1969.

Suite au lancement du programme de R&D TMSR par l’académie des sciences chinoise en janvier 2011, la construction de TMSR-LF1 a commencé en septembre 2018 et aurait été achevée en août 2021. Le prototype devait être achevé en 2024, mais les travaux ont été accélérés. Si ce prototype s’avère un succès, la Chine prévoit de construire un réacteur d’une capacité de 373 MWt d’ici 2030.

Image : SINAP, via World Nuclear News

Infographie CEA

Le CEA a publié une infographie sur les réacteurs à sels fondus dans la rubrique « Tout s’explique » de son magazine « Les défis du CEA » (#247).

Dans un article nommé « MSR, convertisseur d’actinides ? » Aude Ganier démystifie et vulgarise la technologie, avec l’appui de Guillaume Campioni et l’infographiste Jeremy Perrodeau. Le CEA se focalise ici sur une des capacités de cette technologie : la transmutation, qui permet de réduire la quantité, la dangerosité et la durée de vie des actinides mineurs produits dans un réacteur à fission nucléaire.

Un message important est passé sur la sûreté, car un réacteur à sels fondus possède typiquement un arbre des défaillances réduit. Vous pouvez lire davantage sur ce thème dans l’article Fission Liquide Élagage des dangers.

Orano sélectionné par Terrestrial Energy

Terrestrial Energy a conclu un accord avec Orano, leader mondial du cycle du combustible nucléaire, dans le cadre de son programme d’approvisionnement en combustible pour l’exploitation du Réacteur Intégral à Sels Fondus (Integral Molten Salt Reactor, IMSR), une centrale nucléaire de génération IV.

Le large éventail de services de l’accord comprend l’enrichissement de l’uranium, la conversion chimique en combustible IMSR, sa production, son transport, son emballage et sa logistique. Ce champ d’application couvre l’analyse de la production et de la fourniture commerciales à grande échelle de combustible IMSR et s’applique aux principaux marchés actuels pour le déploiement de centrales IMSR, notamment le Canada, les États-Unis, le Royaume-Uni et le Japon.

Cet accord s’inscrit dans la stratégie d’approvisionnement multiple de Terrestrial Energy pour l’approvisionnement en combustible IMSR et reflète la volonté d’Orano de soutenir la commercialisation des réacteurs de nouvelle génération avec sa large gamme de services de combustible. La relation entre les sociétés est non exclusive et permet aux deux parties de poursuivre d’autres opportunités commerciales similaires dans l’industrie nucléaire.

Depuis plus de 50 ans, le Groupe Orano fournit à l’industrie nucléaire mondiale des produits et des services d’expertise sur l’ensemble du cycle du combustible nucléaire. Ces services comprennent l’enrichissement de l’uranium ainsi que la conversion, la production, l’emballage et le transport du combustible. La sécurité de l’approvisionnement en combustible commercial tout au long de la durée de vie de la centrale est soutenue par les installations de conversion et d’enrichissement modernes et de pointe d’Orano, qui répondent aux normes de sûreté, de qualité et de sécurité les plus élevées tout en réduisant l’empreinte environnementale.

« Cet accord avec Terrestrial Energy applique la portée mondiale de l’approvisionnement en combustible et l’expérience d’Orano pour se concentrer sur l’alimentation de la prochaine génération d’énergie nucléaire innovante et propre au Canada », a déclaré Amir Vexler, PDG d’Orano USA. « Notre équipe nord-américaine est fière de jouer un rôle essentiel dans l’établissement de cette connexion et la réalisation de l’accord. »

« Les exigences des exploitants des centrales pour l’approvisionnement en combustible s’étendent au-delà de l’enrichissement de l’uranium à une gamme de services essentiels qui, ensemble, assurent un approvisionnement sécurisé en combustible du réacteur jusqu’à la porte de la centrale », a déclaré Simon Irish, PDG de Terrestrial Energy. « Le champ d’application de notre accord couvre toute la gamme de l’enrichissement, la production, avec ses éléments de transport, y compris l’emballage et la logistique, pour un approvisionnement commercial complet. Cette gamme de services est essentielle pour l’exploitation des premières centrales IMSR dès 2028. »

Le combustible IMSR utilise un dosage standard d’uranium faiblement enrichi (UFE), qui est devenu la norme de combustible commercial au cours de nombreuses décennies d’exploitation des centrales électriques. À l’exception des centrales CANDU (qui utilisent de l’uranium non enrichi), les centrales nucléaires commerciales du monde entier utilisent aujourd’hui l’UFE à dosage standard.

Terrestrial Energy a présenté le 14 septembre sa nouvelle centrale électrique IMSR400, qui se compose de réacteurs et de générateurs jumeaux pour produire 390 MW d’électricité propre sur un site. L’IMSR400 est l’une des trois conceptions de centrales électriques à petit réacteur modulaire (SMR) à l’étude pour un déploiement à la centrale nucléaire de Darlington d’Ontario Power Generation. C’est l’un des deux candidats technologiques de génération IV et le seul candidat technologique canadien. L’entreprise Terrestrial Energy à Oakville représente le plus grand projet de développement technologique de centrale électrique SMR au Canada.

La Chine livre sa première cuve

Le trajet a commencé le 28 novembre. La cuve pour le réacteur à sels fondus prototype TMSR-LF1 a été fabriquée et assemblée par SENPEC à Shanghai, et après une inspection finale minutieuse la cargaison précieuse a démarré en douceur son parcours de 2500km pour rejoindre le site du projet au nord de Wuwei dans la province de Gansu.

Avec un diamètre de 2,37m et une hauteur d’environ 3,5m, la cuve et le couvercle qui l’accompagne accueilleront un cœur avec un modérateur en graphite pour assurer un fonctionnement dans le spectre thermique, une boucle primaire de sels fluorures fondus, un échangeur et une pompe – une configuration similaire au réacteur prototype MSRE qui a fonctionné avec succès au laboratoire d’Oak Ridge aux États-Unis entre 1965 et 1969.

Le bâtiment réacteur pour lequel cette cuve est destinée a fait l’objet d’une première coulée de béton le 29 mars de cette année. La construction a été suivie de près par l’autorité de sureté nucléaire chinoise – la NNSA, avec des rapports réguliers publiés sur leur site web. On voit la construction de tous les bâtiments du campus TMSR depuis l’espace dans la vidéo suivante :

Avec une cible de démarrer ce premier réacteur de 2MW en mars 2021, la Chine est en trajectoire pour devenir un leader dans la course à la commercialisation des réacteurs nucléaires à combustible liquide.

La peur du gendarme

Comme l’a dit Cédric Villani, « on est dans le cœur du métier ».

Une question fondamentale.

Pour l’avenir de l’énergie nucléaire, faut-il privilégier des solutions avec la meilleure sûreté intrinsèque ? Ou celles avec le meilleur retour d’expérience ?

Le 24 mai à l’Assemblée nationale lors d’une audition publique de l’Office Parlementaire d’Évaluation des Choix Scientifiques et Technologiques (OPECST), Elsa Merle, enseignante chercheur au CNRS, a été auditionnée sur la technologie des réacteurs à sels fondus et le projet MSFR.

Les parlementaires de l’OPECST ont été informés de l’excellent niveau de sûreté intrinsèque des réacteurs à sels fondus, ainsi que leur flexibilité en suivi de charge et leur capacité à incinérer les déchets à vie longue.

Cet événement est couvert par un article (avec vidéos) de la nouvelle association Progrès Nucléaire.

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Donc le présent article ne reviendra pas sur la présentation d’Elsa Merle. Il sera question ici de l’intervention dans cette même audition du président de l’Autorité de Sûreté Nucléaire, monsieur Pierre-Franck Chevet :

Dans son dernier point, monsieur Chevet a parlé des arbitrages entre innovation et sûreté. Voici la transcription de son intervention :

« Dernier point, et c’était évoqué dans une des tables rondes : sur les arbitrages entre innovation et sûreté. Je prends un exemple sur la génération 4. Je souscris au choix qui a été fait en tout cas par la France parmi l’ensemble des réacteurs proposés dans la génération 4 de plutôt aller explorer les « fast breeder », les réacteurs à neutrons rapides. Pour un raison tout à fait simple : même si d’autres réacteurs ont des caractéristiques intrinsèques de sûreté peut-être meilleurs (potentiellement en tout cas), nous pensons que de manière pratique, le savoir-faire acquis sur les réacteurs à neutrons rapides en France sera plutôt un gage de sûreté à la fin. Encore une fois il y a une très grande différence entre un design théorique qui peut apparaître extraordinairement séduisant pour plusieurs raisons, y compris en termes de sûreté, et de manière pratique les problèmes de réalisation. Par exemple sur un certain nombre des réacteurs de génération IV, certains travaillent à très haute température. La question de la qualification des matériaux à très haute température est une vraie question scientifique, mais c’est à terme une vraie question de sûreté de savoir si tout ça résiste bien, et dans la durée, aux sollicitations extrêmes qu’on envisage. »

Dans la conception d’un système, face à un danger dans son exploitation, la stratégie la plus efficace est l’élimination de ce danger dans la conception du système – la case bleue dans le schéma ci-après :

Hierarchie de contrôle des dangers

Depuis plus de 30 ans, la réponse aux accidents et incidents survenus avec les réacteurs à eau pressurisée (REP) a été surtout d’ajouter des mesures d’ingénierie et des mesures administratives, et même des équipements de protection individuels (EPI) : les cases jaune, orange et rouge. L’inertie autour des REP nous a empêché de travailler sur des concepts plus efficaces qui éliminent les dangers de cette technologie.

Le REX est roi ?

Il est par définition impossible pour un concept de réacteur à combustible solide de profiter des avantages de sûreté qui sont intrinsèques aux combustibles liquides.

Alors qu’il est par définition possible pour un concept de réacteur à combustible liquide d’obtenir un niveau de retour d’expérience (REX) comparable aux réacteurs qui ont été exploités dans un contexte industriel.

Obtenir ce retour d’expérience est une question de temps et d’argent, et donc d’engagement politique. La Chine s’est organisée pour obtenir ce retour d’expérience. Elle annonce que leur premier réacteur à sels fondus prototype va démarrer en décembre 2020 :

Construction Schedule SAMOFAR meeting

Aux Etats-Unis, la loi a été changée pour obliger la Commission de réglementation nucléaire (NRC) à se restructurer afin d’être prête à affecter des licences d’exploitation à des entreprises proposant des réacteurs avancés.

Au Canada, 10 entreprises de nucléaire avancé ont déjà entamé le processus d’examens de la conception de fournisseurs préalables à l’autorisation, de la Commission canadienne de sûreté nucléaire.

Et en France ? Toujours rien…

On peut comprendre que notre gendarme nucléaire ait peur, mais espérons que dans les réflexions autour de cette question fondamentale de REX vs sûreté intrinsèque on commencera bientôt à voir un début de la sagesse.

 

Crédit photo : La Tribune / Reuters

10 nouveaux paradigmes

Le Groupe Professionnel Centrale-Énergies a organisé le 13 juin 2018 à Paris une conférence-débat sur le thème : « Les Réacteurs à Sels Fondus : une filière pour le nucléaire du futur ? »

En compagnie de Daniel Heuer (directeur de recherche au CNRS et responsable du projet MSFR), Guillaume Campioni (Ingénieur-chercheur au CEA) et Dominique Grenèche (Nuclear Consulting), John Laurie a donné une présentation avec le titre « Fission Liquide – 10 nouveaux paradigmes », dont voici la vidéo :

Vous trouverez également par les liens suivants :

Question à Nicolas Hulot

A l’assemblée nationale, lors de la 2ème séance publique du 22 février 2018 (questions sur la stratégie de sortie du nucléaire), Benoit Potterie, député de la huitième conscription du Pas-de-Calais, a posé une question sur les réacteurs à sels fondus et le thorium à Nicolas Hulot, ministre d’État, ministre de la transition écologique et solidaire :

Ci-après, la transcription de cet échange :

M. Benoit Potterie.

Le Gouvernement a annoncé un ensemble de mesures visant à préparer la sortie du nucléaire. Dans un contexte de croissance exponentielle des besoins énergétiques mondiaux, nous devons trouver et développer de nouvelles sources d’énergie.

Ma question concerne une source d’énergie peu connue, mais dont on parle de plus en plus dans les médias spécialisés : le thorium, et plus précisément, son utilisation dans des réacteurs nucléaires à sels fondus.

On connaît le thorium depuis le XIXsiècle. Marie Curie avait identifié ses propriétés radioactives en 1898. Pour différentes raisons, les États et les industriels ont privilégié les réacteurs à uranium. Mais aujourd’hui, le risque nucléaire et les traumatismes de Tchernobyl et Fukushima, ainsi que la complexité de la gestion des déchets nucléaires, nous incitent à nous détourner de l’uranium.

Selon Daniel Heuer, directeur de recherches au CNRS, les réacteurs à sels fondus utilisant le thorium seraient moins dangereux et moins sales que les réacteurs actuels, avec un rendement plus important. Cette technologie, vous en conviendrez, est très prometteuse. Elle l’est d’autant plus pour la France que notre pays possède du thorium en grande quantité. Un récent article, que je pourrai vous transmettre, affirme que nous en aurions suffisamment pour couvrir nos besoins énergétiques pendant deux siècles.

Le gouvernement chinois finance actuellement un projet de réacteurs à sels fondus dans le désert de Gobi, et les Pays-Bas ont développé un programme de recherche sur le sujet à Petten.

Je me permets donc de déplacer le débat de la sortie du nucléaire vers le recours à une technologie nucléaire plus propre – un nucléaire vert, en quelque sorte.

Bien sûr, la technologie des réacteurs à sels fondus ne fait pas l’unanimité dans la communauté scientifique. C’est pourquoi des phases de recherche et d’expérimentation sont nécessaires.

Ma question est donc la suivante : le Gouvernement entend-il, à moyen ou à court terme, renforcer la recherche dans ce domaine ?

Mme la présidente.

La parole est à M. le ministre d’État.

M. Nicolas Hulotministre d’État.

Pour être très honnête, j’en avais entendu parler mais je ne m’étais pas vraiment penché sur cette technologie, sur laquelle vous m’avez alerté bien avant ce débat.

Si ce que vous dites est totalement fondé, il faudrait alors construire une filière nouvelle, car la filière actuelle ne peut pas intégrer cette technologie.

Étant convaincu que la diversité des énergies renouvelables permettra de répondre largement à nos besoins énergétiques, je ne pense pas que ce soit la peine de s’engager dans cette voie.

Au-delà, les réacteurs à sels fondus utilisant du thorium pour la production d’électricité nucléaire présentent, vous l’avez dit, des avantages certains, notamment en raison de l’abondance de la ressource en thorium, de la facilité offerte d’un retraitement en continu du combustible liquide et d’une moindre production de déchets. Cela dit, ils présentent aussi des inconvénients en termes de démonstration de sûreté et en raison de l’impossibilité d’amorcer un cycle thorium sans disposer d’uranium 235 ou de plutonium, dans la mesure où le thorium n’est pas un matériau fissile.

En outre, la faisabilité industrielle d’un réacteur de puissance n’est pas démontrée, et les études demeurent jusqu’à présent, il faut bien le reconnaître, très conceptuelles. Comme vous l’avez évoqué, des expérimentations ont bien eu lieu dans les années 1950 aux États-Unis, mais la possibilité de passer à un réacteur de puissance n’a jamais été établie. Enfin, il n’existe pas d’étude comparative suffisamment étayée pour pouvoir juger de l’attractivité économique d’une telle source d’énergie.

En l’absence d’identification de bénéfices déterminants qui seraient apportés par le cycle thorium, mais aussi parce que la France dispose, je le répète, d’une réserve importante d’uranium appauvri qui pourrait permettre, le cas échéant, d’alimenter des réacteurs à neutrons rapides à combustible solide, dont la maturité technologique est bien plus élevée que celle des réacteurs fonctionnant sur le cycle thorium, l’opportunité de changer de cycle de combustible nucléaire à court terme n’est, de mon point de vue, pas démontrée.

Liens : source de la vidéo, source de la transcription

Voir aussi : DGEC – Réacteur à neutrons rapides et à sels fondus et cycle thorium